Par André Gabastou

 

CRITIQUE / LIVRE

 

Vincent Puente, Le Corps des libraires. Histoires de quelques libraires remarquables & autres choses, 
Paris, Éditions La Bibliothèque, 124 p., 12 euros.

 

Le Corps des libraires est le titre d’un livre de Vincent Puente qui est descendu dans des palaces pour les éditions des Cendres (Hôtels d’exception) et a fureté dans le faux aux éditions La Bibliothèque (Anatomie du faux), récidivant dans la recherche de la singularité qui est la marque de son talent.

L’expression, « corps des libraires », apparaît pour la première fois dans un document de justice concernant la comtesse d’Artois, descendante de Saint-Louis. Pour elle, souscrivant à la sentence de Jean de Salisbury, « un roi illettré n’est qu’un âne couronné ». Ce corps avait pour fonction de transporter dans des sortes de librairies ambulantes les meilleurs ouvrages du temps et il ne s’est constitué que peu à peu en tant que tel. Se militarisant au fil du temps, il ne regroupait quasiment que des analphabètes. Sa fonction était donc purement technique et il n’a pas survécu aux revers subis par l’aristocratie en 1789 et à l’épopée napoléonienne. Son destin résume élégamment l’ouvrage de Puente en montrant combien le livre est fragile, mobile, aléatoire, soumis au même titre que les êtres humains aux vicissitudes de l’Histoire. 

 

Par André Gabastou

 

CRITIQUE / LIVRE

 

Jorge Carrión, Librairies. itinéraires d’une passion, traduit de l’espagnol par Philippe Rabaté,
Paris, Éditions du Seuil, 2016, 319 p., 22 euros.

 

La célèbre nouvelle de Jorge Luis Borges, « La Bibliothèque de Babel » commence ainsi : « L’univers (que d’autres nomment la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses ». Ce qui surprend tout d’abord, c’est l’inversion interne qui apparaît dans le sujet, Borges aurait pu en effet très bien dire : « La Bibliothèque (que d’autres nomment l’univers)… », puisque dans son imaginaire les deux se confondaient. S’il ne l’a pas fait, c’est peut-être pour conférer à la bibliothèque une valeur superlative pourtant immédiatement atténuée par deux phrases qui viennent peu après : « À droite et à gauche du couloir il y a deux cabinets minuscules. L’un permet de dormir debout ; l’autre de satisfaire à ses gros besoins ». Ce retour au réel, du réel, par sa désinvolture confondante, son humour, désacralise en partie l’inhumanité de sa bibliothèque. La bibliothèque à laquelle l’écrivain espagnol Jorge Carrión, né à Tarragone en 1976, essayiste, auteur de récits de voyage, romancier (il vient de publier un roman au Seuil) oppose la librairie, éphémère, volatile, œuvrant dans le transitoire, donc déconsidérée par les hautes instances universitaires et certains écrivains à l’instar de Mallarmé qui n’hésitait pas à écrire : « Le discrédit, où se place la librairie, a trait, moins à un arrêt de ses opérations, je ne le découvre, qu’à sa notoire impuissance devant l’œuvre exceptionnelle ». À l’opposé du rêve mallarméen d’un monde aboutissant à un Livre, Borges a toujours considéré tout texte comme un brouillon, un écrit jamais définitif que n’importe quel autre auteur pouvait reprendre à son compte, s’inscrivant à sa manière dans l’une des grandes préoccupations de la modernité, la « mort de l’auteur », et apportant ainsi sa contribution hispanique au moulin de Carrión. 

 

CHRONIQUE LITTERAIRE

Par Hugo Pradelle

 

 

L’élection de Trump donne une image déplorable d’une Amérique recroquevillée sur elle-même, presque autiste. C’est, évidemment, très inquiétant. Comme par refus de cette réduction, on peut chercher dans nos bibliothèques américaines idéales quelques phares qui nous rappelleront qu’elle est aussi autre chose. 

 

Parfois, l’actualité abasourdit. Certes, nous avons notre élection présidentielle, nos scandales économico-politiques, nos petites phrases, servis matin, midi et soir par des médias souvent un peu inconséquents. Mais, comme tout le monde, c’est, plus de six mois après son entrée en fonction, la présidence de Donald Trump qui inquiète le plus, enfin, le plus globalement. Ses discours, leur imprécision, leur fausseté, le délire des faits alternatifs ou les mesures proprement ahurissantes qu’il tente de mettre en place, donnent quelques soucis à tout être à peu près normalement constitué sur le plan neuronal.  Parce qu’elle ne se restreint pas au champ politique, l’irruption du grand guignol dans la sphère de la politique agissante, pose des questions qui dépassent la stricte opinion et remet en cause la nature même des savoirs et de la parole. On peut constater à la fois une disruption du sens, de la cohérence, de la vérité, en même temps qu’une négation des valeurs même qui forgent la psyché états-unienne. Ce pays est parvenu à projeter et imposer dans le monde entier une image culturelle, des modèles, des schémas de pensée qui, pour libéraux qu’ils soient, se basent sur l’ouverture et la liberté. C’est cette nature même, la disposition culturelle d’une nation, hautement composite, incroyablement jeune, qui semble, aujourd’hui, remise en cause. 


par Stéphane Boudin-Lestienne


 

Depuis quelques temps on voit sur la côte d’Azur apparaître de nouvelles maisons dont le style tranche singulièrement avec le néo-provençal régnant sans conteste sur ces rivages depuis les années 1970. Sans toits de tuiles romaines, ni même une génoise, elles adoptent un aspect géométrique, austère, une manière de modernité. Serait-ce la mort du régionalisme qui marque ce paysage depuis un siècle ?  

En effet rappelons que les premiers à s’inspirer des types régionaux sont les pionniers  Louis Bonnier (Le Lavandou, 1904) et Gaston Messiah (Les Cigales, Agay, 1913). Mais c’est au tout début des années 1920 que les maisons à forfait sur catalogue de Paul Tissier au Cannet, les réalisations de René Darde à St-Maximin et celles de Léon David à Hyères et Carqueiranne cristallisent une nouvelle formule. Ces architectes formés aux Beaux-Arts proposent à la classe moyenne des maisons individuelles souvent coquettes, pittoresques, qualifiées de « villa », généralement entre 70 et 120m2, qui s’adaptent aux terrains, au climat, aux matériaux locaux, mais aussi à l’équipement moderne : garage, salle de bains, chauffage, etc. Le rythme des ouvertures suit une organisation fonctionnaliste qui hiérarchise les différentes parties de la construction. A défaut d’être avant-gardiste le régionalisme constitue du moins une véritable modernisation de l’habitat. Il n’est pas moins jugé trop peu décoratif et n’obtient pas de véritable succès commercial avant 1925. La publication de La Pausa, la maison de Gabrielle Chanel dessinée par Robert Streitz (Roquebrune, 1928), les premières constructions de Barry Dierks (villa Reine Jeanne, 1933) marquent le début de son véritable essor aussi bien auprès des élites que des milieux populaires. 


 

Par Jean-Jacques Salgon

 

CRITIQUE / LIVRE

 

Emmanuelle Pagano, Saufs riverains (Trilogie des rives II), Paris, POL, 2017, 400 p., 19,50 €.

 

J’ai toujours eu en horreur les lacs. Quelque chose en eux littéralement me révulse. Quelque chose de noir et de stagnant qui sans doute me renvoie au bassin du potager de mon enfance dont on ne voyait pas le fond et dans lequel mon père prétendait, pour me faire peur, qu’un monstre aquatique se cachait. Et bien, le lac du Salagou qui est au cœur du dernier livre d’Emmanuelle Pagano suscite en moi le même effroi : et la façon dont Pagano le décrit n’est pas pour me faire changer d’opinion : « Les précipitations prolongées de mars 1969, en accélérant la mise en eau, n’ont pas laissé le temps de nettoyer les fonds, couverts d’arbres morts, de barriques oubliées, de poteaux. Ces pièges découragent les plongeurs, qui décrivent l’envers du lac comme un milieu stressant, envahi d’algues fines très longues et rigides, de mousses mobiles retenant les rejets des touristes et des pêcheurs, hameçons, canettes de bière, sandales en plastique orphelines. » « L’envers du lac », c’est à de telles expressions qu’on reconnaît que Pagano est écrivain. À bien d’autres, aussi, d’un langage emprunté aux parlers ou vocabulaires locaux mais qui, sertis dans sa prose limpide, prennent un éclat particulier : ainsi ruffe, paliure, jasse, devèze, lavogne, igue, mots un peu oubliés, sous la plume sensible d’Emmanuelle Pagano semblent reprendre vie. Quand je lis « l’aérodrome Millau-Larzac, près duquel nous nous arrêtons parfois manger » ou « je me suis arrêtée à la Cavalerie acheter des grandes meringues », dans l’élision du « pour » je retrouve le goût de mon enfance rurale, de cet entour familial qui lui servit d’écrin, j’entends la voix de ma mère disant à mon père, dans notre 403 Peugeot bicolore : « on s’arrêtera à Rosières acheter des macarons. » Car Saufs Riverains est une plongée dans l’enfance de la narratrice, une enfance qui pour être sans doute en partie inventée n’en est pas moins vraie. Si dans le premier volume (Ligne & fils) de ce qui s’annonce comme une trilogie, Pagano déclarait « je n'ai pas essayé de comprendre la fabrique de ma famille », dans ce deuxième volet il semble bien qu’elle se soit attelée à la question des origines. Ainsi sa quête, toujours placée sous le signe de l’eau, s’organise autour de deux lacs, le lac d’en bas, le Salagou, et le lac d’en haut, celui de Villefranche-de-Panat. Le lac d’hiver et le lac d’été. Le lac du père et le lac de la mère. Lacs généalogiques.

 

Par Jean-Claude Hauc

 

CRITIQUE / LIVRE

Gérard-Georges Lemaire, Les Cafés littéraires, Paris, Éditions de la Différence, 2016, 640 p., 45 €.

 

Entourée de mystère et tissée de légendes, l'origine du café se trouve probablement en Éthiopie. Mais dès le XVe siècle, le cahouha, profitant de la prohibition de l'alcool par l'islam, se répand à travers la Perse, l'Égypte, l'Empire ottoman, l'Afrique du nord, puis dans l'ensemble du monde musulman. Au début du siècle suivant, des « maisons de café » s'ouvrent au Caire et à Constantinople, lieux de convivialité où l'on joue aux échecs, au trictrac, mais où l'on récite également des poèmes et l'on échange des idées. Les cafés littéraires viennent de voir le jour. Pourtant, la « déesse noire » n'est pas acceptée par tous. Certains la considèrent comme aussi dangereuse que le vin et cherchent à la faire interdire. Quant aux maisons de café, elles sont parfois considérées comme des foyers d'agitation où la liberté d'expression et le brassage social inquiètent les autorités ; comme des lieux de dépravation où la musique accompagnant des spectacles de danse auxquels participent des femmes choquent les bien-pensants. Ainsi, bien que les cafés s'efforcent de se conformer aux lois de l'hospitalité, ils n'ont pas encore véritablement acquis leurs lettres de noblesse. 


Honoré Daumier, Le Coin des poètes ravagés, 1864, lithographie.

 

par Côme Martin

 

Max Ernst, La Femme 100 têtes, Paris, Prairial, 2016, 330 pages, 29 euros

 

Un objet incongru pour une œuvre de Max Ernst, cela ne devrait pas surprendre : la réédition de ce que j’oserais qualifier de classique du surréalisme, objet massif d’un vert qui le fera ressortir des bibliothèques les plus ternes, à la fois luxueux et abordable, limpide et obscur. Une œuvre que je n’oserais catégoriser, en revanche, même si au gré des catalogues on la range dans la littérature ou la bande dessinée.

C’est sous cette seconde appellation que j’en parlerai en ces pages, proposant à mon lecteur, à ma lectrice, la (re)lecture de La Femme 100 têtes par un béotien en matière d’art. C’est que si le livre d’Ernst se dérobe à toute solidification du sens, il n’en propose pas moins un récit, ou ses atours, sous la forme de neuf chapitres dûment catalogués dans une table des matières. Chacun fonctionne selon le même régime : images détournées, assemblages évoquant par la bande des illustrations d’un roman du XIXe siècle dont il ne resterait que la légende, venant alternativement éclairer ou complexifier le sens de ce que l’on voit. Suite d’images qui toutes évoquent des mondes kaléidoscopiques mais fonctionnent pourtant en réseau (il suffit de compter le nombre de légendes qui se contentent d’afficher un « Suite. » laconique), venant remettre sous les yeux de la lectrice, du lecteur, les incarnations de Loplop, du Père Éternel et de la femme 100 têtes, bien évidemment. À la gauche de chaque image légendée, une page blanche, servant de respiration bienvenue tant chaque illustration La femme 100 têtes émane une densité poétique rare qui mérite une lecture soutenue — on imagine le parcours idéal du livre pendant 148 soirées, une par double page. Quant à savoir ce que le livre raconte, on serait bien terre-à-terre de s’y arrêter.

Les lecteur d’Hippocampe connaissent peut-être cet ouvrage mieux que moi : il s’agira donc ici d’en proposer une redécouverte, y compris pour ceux et celles qui ne l’avaient jamais lu ; impossible de n’y pas trouver au moins une image ayant déjà émergée au détour d’un rêve. Si la femme 100 têtes garde son secret jusqu’au bout, c’est sans doute parce que nous le connaissons déjà, nous qui avons marché à ses côtés sans toujours nous en rappeler.


Côme Martin