par Stéphane Boudin-Lestienne


 

Depuis quelques temps on voit sur la côte d’Azur apparaître de nouvelles maisons dont le style tranche singulièrement avec le néo-provençal régnant sans conteste sur ces rivages depuis les années 1970. Sans toits de tuiles romaines, ni même une génoise, elles adoptent un aspect géométrique, austère, une manière de modernité. Serait-ce la mort du régionalisme qui marque ce paysage depuis un siècle ?  

En effet rappelons que les premiers à s’inspirer des types régionaux sont les pionniers  Louis Bonnier (Le Lavandou, 1904) et Gaston Messiah (Les Cigales, Agay, 1913). Mais c’est au tout début des années 1920 que les maisons à forfait sur catalogue de Paul Tissier au Cannet, les réalisations de René Darde à St-Maximin et celles de Léon David à Hyères et Carqueiranne cristallisent une nouvelle formule. Ces architectes formés aux Beaux-Arts proposent à la classe moyenne des maisons individuelles souvent coquettes, pittoresques, qualifiées de « villa », généralement entre 70 et 120m2, qui s’adaptent aux terrains, au climat, aux matériaux locaux, mais aussi à l’équipement moderne : garage, salle de bains, chauffage, etc. Le rythme des ouvertures suit une organisation fonctionnaliste qui hiérarchise les différentes parties de la construction. A défaut d’être avant-gardiste le régionalisme constitue du moins une véritable modernisation de l’habitat. Il n’est pas moins jugé trop peu décoratif et n’obtient pas de véritable succès commercial avant 1925. La publication de La Pausa, la maison de Gabrielle Chanel dessinée par Robert Streitz (Roquebrune, 1928), les premières constructions de Barry Dierks (villa Reine Jeanne, 1933) marquent le début de son véritable essor aussi bien auprès des élites que des milieux populaires. 


 

Par Jean-Jacques Salgon

 

CRITIQUE / LIVRE

 

Emmanuelle Pagano, Saufs riverains (Trilogie des rives II), Paris, POL, 2017, 400 p., 19,50 €.

 

J’ai toujours eu en horreur les lacs. Quelque chose en eux littéralement me révulse. Quelque chose de noir et de stagnant qui sans doute me renvoie au bassin du potager de mon enfance dont on ne voyait pas le fond et dans lequel mon père prétendait, pour me faire peur, qu’un monstre aquatique se cachait. Et bien, le lac du Salagou qui est au cœur du dernier livre d’Emmanuelle Pagano suscite en moi le même effroi : et la façon dont Pagano le décrit n’est pas pour me faire changer d’opinion : « Les précipitations prolongées de mars 1969, en accélérant la mise en eau, n’ont pas laissé le temps de nettoyer les fonds, couverts d’arbres morts, de barriques oubliées, de poteaux. Ces pièges découragent les plongeurs, qui décrivent l’envers du lac comme un milieu stressant, envahi d’algues fines très longues et rigides, de mousses mobiles retenant les rejets des touristes et des pêcheurs, hameçons, canettes de bière, sandales en plastique orphelines. » « L’envers du lac », c’est à de telles expressions qu’on reconnaît que Pagano est écrivain. À bien d’autres, aussi, d’un langage emprunté aux parlers ou vocabulaires locaux mais qui, sertis dans sa prose limpide, prennent un éclat particulier : ainsi ruffe, paliure, jasse, devèze, lavogne, igue, mots un peu oubliés, sous la plume sensible d’Emmanuelle Pagano semblent reprendre vie. Quand je lis « l’aérodrome Millau-Larzac, près duquel nous nous arrêtons parfois manger » ou « je me suis arrêtée à la Cavalerie acheter des grandes meringues », dans l’élision du « pour » je retrouve le goût de mon enfance rurale, de cet entour familial qui lui servit d’écrin, j’entends la voix de ma mère disant à mon père, dans notre 403 Peugeot bicolore : « on s’arrêtera à Rosières acheter des macarons. » Car Saufs Riverains est une plongée dans l’enfance de la narratrice, une enfance qui pour être sans doute en partie inventée n’en est pas moins vraie. Si dans le premier volume (Ligne & fils) de ce qui s’annonce comme une trilogie, Pagano déclarait « je n'ai pas essayé de comprendre la fabrique de ma famille », dans ce deuxième volet il semble bien qu’elle se soit attelée à la question des origines. Ainsi sa quête, toujours placée sous le signe de l’eau, s’organise autour de deux lacs, le lac d’en bas, le Salagou, et le lac d’en haut, celui de Villefranche-de-Panat. Le lac d’hiver et le lac d’été. Le lac du père et le lac de la mère. Lacs généalogiques.

 

Par Jean-Claude Hauc

 

CRITIQUE / LIVRE

Gérard-Georges Lemaire, Les Cafés littéraires, Paris, Éditions de la Différence, 2016, 640 p., 45 €.

 

Entourée de mystère et tissée de légendes, l'origine du café se trouve probablement en Éthiopie. Mais dès le XVe siècle, le cahouha, profitant de la prohibition de l'alcool par l'islam, se répand à travers la Perse, l'Égypte, l'Empire ottoman, l'Afrique du nord, puis dans l'ensemble du monde musulman. Au début du siècle suivant, des « maisons de café » s'ouvrent au Caire et à Constantinople, lieux de convivialité où l'on joue aux échecs, au trictrac, mais où l'on récite également des poèmes et l'on échange des idées. Les cafés littéraires viennent de voir le jour. Pourtant, la « déesse noire » n'est pas acceptée par tous. Certains la considèrent comme aussi dangereuse que le vin et cherchent à la faire interdire. Quant aux maisons de café, elles sont parfois considérées comme des foyers d'agitation où la liberté d'expression et le brassage social inquiètent les autorités ; comme des lieux de dépravation où la musique accompagnant des spectacles de danse auxquels participent des femmes choquent les bien-pensants. Ainsi, bien que les cafés s'efforcent de se conformer aux lois de l'hospitalité, ils n'ont pas encore véritablement acquis leurs lettres de noblesse. 


Honoré Daumier, Le Coin des poètes ravagés, 1864, lithographie.

 

par Côme Martin

 

Max Ernst, La Femme 100 têtes, Paris, Prairial, 2016, 330 pages, 29 euros

 

Un objet incongru pour une œuvre de Max Ernst, cela ne devrait pas surprendre : la réédition de ce que j’oserais qualifier de classique du surréalisme, objet massif d’un vert qui le fera ressortir des bibliothèques les plus ternes, à la fois luxueux et abordable, limpide et obscur. Une œuvre que je n’oserais catégoriser, en revanche, même si au gré des catalogues on la range dans la littérature ou la bande dessinée.

C’est sous cette seconde appellation que j’en parlerai en ces pages, proposant à mon lecteur, à ma lectrice, la (re)lecture de La Femme 100 têtes par un béotien en matière d’art. C’est que si le livre d’Ernst se dérobe à toute solidification du sens, il n’en propose pas moins un récit, ou ses atours, sous la forme de neuf chapitres dûment catalogués dans une table des matières. Chacun fonctionne selon le même régime : images détournées, assemblages évoquant par la bande des illustrations d’un roman du XIXe siècle dont il ne resterait que la légende, venant alternativement éclairer ou complexifier le sens de ce que l’on voit. Suite d’images qui toutes évoquent des mondes kaléidoscopiques mais fonctionnent pourtant en réseau (il suffit de compter le nombre de légendes qui se contentent d’afficher un « Suite. » laconique), venant remettre sous les yeux de la lectrice, du lecteur, les incarnations de Loplop, du Père Éternel et de la femme 100 têtes, bien évidemment. À la gauche de chaque image légendée, une page blanche, servant de respiration bienvenue tant chaque illustration La femme 100 têtes émane une densité poétique rare qui mérite une lecture soutenue — on imagine le parcours idéal du livre pendant 148 soirées, une par double page. Quant à savoir ce que le livre raconte, on serait bien terre-à-terre de s’y arrêter.

Les lecteur d’Hippocampe connaissent peut-être cet ouvrage mieux que moi : il s’agira donc ici d’en proposer une redécouverte, y compris pour ceux et celles qui ne l’avaient jamais lu ; impossible de n’y pas trouver au moins une image ayant déjà émergée au détour d’un rêve. Si la femme 100 têtes garde son secret jusqu’au bout, c’est sans doute parce que nous le connaissons déjà, nous qui avons marché à ses côtés sans toujours nous en rappeler.


Côme Martin

 

PORTRAIT

Par Côme Martin

 

Il est tentant de se faire une fausse idée de Killoffer ; comme son style graphique, le dessinateur est à la fois reconnaissable au premier abord et insaisissable à la fois et il y a sous son air débonnaire d’innombrables facettes, et celles qu’il laisse voir au public, notamment à travers ses œuvres, ne sont sans doute que la partie émergée de l’iceberg.


 © David Rault & L'Apocalypse

 

 

Par Thierry Gillybœuf

 

Arno Schmidt, Soir bordé d’or. Une farce-féérie. 55 tableaux des confins Rust(r)iques pour amateurs de crocs-en-langues, traduit de l’allemand par Claude Riehl, éditions Maurice Nadeau, réédition à 1 000 exemplaires de la première édition de 1991, 215 pages,180 €.

 

Soir bordé d’or (Abend im Goldrand, 1975), ultime roman d’Arno Schmidt (1914-1979) est plus qu’un livre. Il s’agit pour commencer d’un objet, dont les éditions Maurice Nadeau ont accepté – et magnifié – la démesure. C’est également une œuvre, où le traducteur, en l’occurrence le regretté Claude Riehl (1953-2066), fait jeu égal avec l’auteur. Soir bordé d’or est enfin un talisman, un mot de passe, un signe de reconnaissance entre ceux qui le connaissent, qui le possèdent, qui l’ont lu, et les autres.

En 1991, les éditions Maurice Nadeau avaient déjà publié ce livre-objet-œuvre improbable, unique, écrasant et étourdissant, alors qu’on découvrait à peine l’œuvre de l’inclassable Arno Schmidt (quatre livres seulement étaient disponibles, et ce n’est qu’à partir des années 2000 que les éditions Tristram se lanceront dans la publication de nombreux inédits et de quelques rééditions). C’est dire l’audace iconoclaste et périlleuse des éditions Maurice Nadeau. Pourtant, ce premier tirage était depuis belle lurette épuisée, et il faut donc saluer encore plus le mérite desdites éditions qui, en des temps où la lecture et la littérature semblent plus malmenées, ont décidé de rééditer Soir bordé d’or.

 

 

 

A PARAITRE LE 10 OCTOBRE 2017

 

Gilbert LASCAULT

Saveurs imprévues et secrètes
Anthologie de textes sur l'art

(Choix des textes et préface par Camille Paulhan)

Essais / 288 Pages / 14 x 21 cm / 17 euros
ISBN 979-10-96911-05-9