"Ne nous leurrons pas : si Marcel Duchamp, Pablo Picasso ou Albert Einstein étaient morts à la naissance, on aurait quand même eu le ready-made, le cubisme ou la théorie de la relativité. Peut-être juste avec quelques semaines de retard. Il faudrait faire une histoire de l'art sans noms propres : il s'agit surtout de grandes vagues sur lesquelles surfent quelques individus qui sont au bon endroit au bon moment."

François Morellet, in "Le Monde", dimanche 6 et lundi 7 mars 2011.

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La Garçonnière

de Billy Wilder

Le cinéma américain des années 1950-60, indépendamment de ses contenus, a su créer de merveilleux espaces intimes que l'idéologie vendait clés en main comme des appartements dont le bonheur d'y vivre se payait sans exemption possible d'obligations et commerce inhérents à la vie en société, mais que l'esthétique changeait, par réductions successives dues au travail sur le cadre, le décor, la lumière, les angles de prise de vue limités, en la douceur de l'attente propre aux chambres célibataires.

Le personnage participait à cette conversion et ce cinéma-là poussa très loin la singularité de celui-ci. A priori, échantillon sans nuance d'une classe moyenne destinée à mettre sous l'éteignoir toute espèce d'antagonisme, sa seule présence dans une habitation, une pièce domestique, suffisait à la rendre au vacant, à l'oisif, à l'inemployé. Comme si passant de l'être humain naturellement disgracié, migraineux, vil ou contrefait, un parmi les futurs soins palliatifs, toutes qualités nécessaires à la dramaturgie - comme si passant de l'homme au personnage, il devenait et produisait un no man's land, une existence retenue, au creux de l'alcôve où l'ombre s'orne d'une peinture.

Jacques Sicard

article à retrouver dans sa version imprimée dans le numéro 4 de la revue Hippocampe

L'EDEN EN HIVER : Katherine MANSFIELD à Menton

Gilles Montelatici

Katherine MANSFIELD est née le 14 octobre 1888 à Wellington, en Nouvelle-Zélande, le « pays des nuages blancs », dont elle deviendra l'écrivain emblématique.

Son enfance dans le village de Karori nourrira certaines de ses nouvelles, tout autour de sa famille, notamment sa grand-mère adulée, née Mansfield et dont elle adoptera le nom.

À Londres, où elle effectue ses études dès l'âge de quatorze ans, c'est le coup de foudre pour cette Angleterre foisonnante, à peine sortie de l'ère victorienne. Elle décide de s'y installer, renonçant définitivement à son île natale.

Après un premier mariage décevant, Katherine Mansfield fréquente John Middleton Murry, auteur d'ouvrages critiques et idéologiques, directeur de la revue littéraire Rhythm à laquelle elle collabore entre 1911 et 1914.

Katherine Mansfield vit une brève liaison en 1913 avec Francis Carco et se lie d'amitié avec David Herbert Lawrence, le futur auteur de « l'amant de Lady Chatterley ». Ensemble ils avaient participé à l'éphémère aventure en trois numéros de The Blue Revue, fondée en 1913 par John Middleton Murry. En 1916, elle rencontre Virginia Woolf qui, admirative, se dira jalouse de son œuvre et la compare à « un chat étrange, réservé, toujours solitaire ».

Les nouvelles de Pension allemande sont publiées par la revue New Age tandis que la prestigieuse revue Athenaeum, dirigée par son mari et à laquelle collaborent Virginia Woolf, George Eliot, Bertrand Russel, Aldous Huxley, Paul Valéry, lui proposera d'assurer la critique littéraire (1919-1921).

Sa relation avec John Middleton Murry connaît des hauts et des bas et malgré de nombreux orages, Katherine épouse son mentor le 3 mai 1919. L'époux est lointain et volage, « en partie snob, en partir lâche, en partie sentimental », comme il se dépeint lui-même avec cynisme et lucidité.

Elle séjourne successivement à Bandol, Ospedaletti (Riviera italienne), Menton et en Suisse. Dès lors, sa santé fragile - elle souffre d'une tuberculose diagnostiquée en 1917 - conditionne son mode d'existence, suspendu aux lettres qu'elle écrit et à celles qu'elle reçoit.

« Même un seul jour sans lettre suffit à me mettre hors de moi. »

Après un séjour éprouvant à Ospedaletti, Katherine Mansfield franchit la frontière le 21 janvier 1920 pour rejoindre Menton. Elle s'installe dans un premier temps à l'hôtel-clinique de l'Hermitage, aujourd'hui encore établissement de soins situé au quartier Carnolès.

« Cette maison est, à tout point de vue, remarquable. Il y a deux médecins sur place… La propreté qui règne est presque surnaturelle. On a l'impression d'être un papillon. On a envie de battre des ailes au-dessus du divan, des fauteuils. J'ai un grand bureau, un encrier de cristal, un panier à papier, un grand bouquet de violettes, avec « vos » anémones et « vos » giroflées, écrit-elle à son mari. La directrice est une Française très gentille qui ne demande qu'à prendre soin de moi, de façon que je ne souffre pas du changement. Il y a aussi une espèce d'infirmière suisse, tout de blanc vêtue, qui est venue à l'instant me dire qu'on peut la sonner toute la nuit. Elle est si agréable à regarder qu'il faudra que je la sonne. »

Katherine Mansfield se sent soudain apaisée. Le 22 janvier à huit heures et demi, elle s'adresse de nouveau à Bogey, surnom de son mari :

« J'ai passé une nuit extraordinaire dans cette immense chambre, avec les étoiles qui apparaissaient aux fenêtres de l'Ouest et du Sud, et les petites brises. À huit heures est arrivé le petit déjeuner.

Arrangez-vous pour que votre future maison ait des portes brisées sur deux battants, et de larges escaliers - je ne serai satisfaite qu'à ce prix. Tout est d'une telle qualité, draps glacés, couvertures qui vous donnent à croire qu'on caresse un agneau. Une lampe de chevet, électrique, à petit abat-jour doré ; un grand broc d'eau chaude, emmitouflé dans une vraie serviette-éponge épaisse, moelleuse. Tous ces objets produisent un tel effet sur l'esprit enfantin de votre petite femme, ainsi que la vue, à l'Ouest, sur les montagnes plantées de jeunes pins, et au midi, sur la mer, au loin, et les olivettes (qu'on voit également des deux balcons de marbre) : bref, je me sens enivrée. »

En février, Katherine Mansfield rejoint la Villa Flora, propriété de sa cousine, Connie Beauchamp. De là, elle se rend à la gare pour télégraphier, puis reprend sa voiture : « Je me suis fait arrêter devant Rumpelmeyer, où j'ai bu un café brûlant et de l'eau glacée… Ce matin Connie m'a accompagnée, elle a acheté, pour moi, une ravissante broche ancienne, trois petites pierres sur monture d'argent. »

Autre achat, une robe en mousseline bleu pastel, avec des ruches sur les côtes, qui ressemblent à des paniers.

Katherine adore rôder autour du jardin public, de ses plates-bandes de pensées plissotées. Elle s'attendrit sur « les ânes blancs, si doux, qui attendent attachés à un piquet, la femme aux ânes, avec sa robe noire, plissée et son drôle de chapeau plat. Tout, tout a tellement de charme ».

Georges Bataille au Tiburce

Je revois la tête de Georges Bataille mangeant seul au Tiburce, rue du Dragon, il sort des Éditions de Minuit où il dirige Critique, il marche vite pour un homme dont l'écriture est lentement violente, il entre dans le restaurant, s'assied toujours à la même place près de la fenêtre, attend un peu et sa tête mange. Là, mangeant, le haut de sa tête est immobile sous les cheveux gris-blanc lissés, vaste front, nez long et fort, regard sans aucune couleur, de chien guettant sa pitance sous les sourcils très arqués. Mais mâchoire. Mais maxillaires gros encadrant mâchoire au travail, puissante mâchoire de carnassier broyant la viande, menton carré, essuyé souvent de la serviette, - à propos je remarque que le mangeur délaisse à plusieurs reprises la serviette du restaurant pour s'essuyer avec sa propre pochette, linge très blanc, luisant, de culte ou de sacristie.

Puis il absorbe le vin rouge de la carafe rapportée pleine plusieurs fois au cours du repas.

Georges Bataille mangeant. Meurtre méditatif. Mâchoire dans tête de Georges Bataille mangeant, dévorant seul à sa table étroite, costume gris, cravate gris argenté, serviette affairée, relayée par pochette blanche, de curé, de suffragant. Teint rose, maxillaires rouges, tête immobile à mâchoire farouche. Du costume gris comme le costume d'un prêtre ou d'un médecin ancien, ou du bibliothécaire qu'il est aussi, sortent deux mains rouges de garçon boucher. Tout cela dans un stupéfiant silence, où seuls le broiement des mâchoires et l'écrasement de la viande coupée et écrasée s'entendent. (...)

In Jacques Chessex, « Georges Bataille au Tiburce », Les Têtes, portraits, Paris, Grasset, 2003.

Une chambre d'échos

par Marie-Laure Hurault

Florent Danne

Ce qui reste de l'aube

Éditions La Rue de Russie

17 euros

« C'était un de ces matins qu'il disait fait pour partir. » Ce qui reste de l'aube est le roman d'une amitié entre le poète Rainer Ernst et le logicien Franz Stefan. De la logique des dérivées à la dérive des pensées, c'est la cohérence du monde qui se joue. Pour Franz, sans doute faut-il l'ordonner et approcher la vérité par la raison. Pour Rainer, il ne s'agit pas tant de fixer le monde que de le saisir en mouvement. Franz finit par mettre ses pas dans ceux de Rainer : sa vie à Ibiza, sa femme Ottilia, sa fille Lucie, sa passion pour la peinture italienne. Accompagner et rejoindre Rainer, c'est partir à la recherche d'une promesse, c'est rencontrer les anges et accéder aux noms secrets. Comme dans une chambre d'échos, se croisent Aristote, Goethe, Hölderlin, Fra Angelico ; Benjamin et Wittgenstein, réminiscences fugitives. Florent Danne nourrit sa fiction d'emprunts au réel, les convoquant, les modifiant, les contrariant par la réalité de ses personnages, tissant des liens explicites ou souterrains pour explorer un territoire, un lieu où autre chose advient. Aussi n'hésite-t-il pas à citer en épigraphe de son roman un extrait d'un poème de Rainer. « Attends-toi à ce que je vienne / M'éloigner dans le matin. / Nous joindrons nos mains / Comme deux marionnettes en prière, / La joie sera pour nous / Et le reste de l'aube. » Rainer Ernst, « Danses païennes », IV.

L'écriture de ce jeune auteur né en 1978 est aussi libre que dans une série de métamorphoses : récits, articles de traité, poèmes, lettres. Dans Ce qui reste de l'aube, si une vie n'est jamais loin de sa fin, elle devient une fenêtre ouverte sur le monde et voisine toujours avec l'art.

Ce roman est publié par les Éditions La Rue de Russie, maison d'édition fondée en 2007 et consacrée à la publication de fictions contemporaines.

Contact : www.laruederussie.com

Chronique publiée dans le numéro 4 de la revue Hippocampe (octobre 2010).

Une femme mariée

de Jean-Luc Godard

Quels époux n'ont contresigné leur mariage dans le lit d'un tiers ? Une femme mariée adultère est un pléonasme, dont l'insignifiance est aggravée par son amour sincèrement partagé entre mari et amant. De celle-là, nul ne pourra affirmer qu'il ne l'aura un jour attendue. Qu'il n'en aura pas été le transi. Parce que du même bois. Sauf à la hacher menu, façon Godard, par le procédé cinématographique qui consiste à assembler, contre la logique, les apparences et le sens, des éléments disparates. Eclatement qui ne produit pas la critique sociale de l'état de cette femme, mais rend sa légèreté un rien collet monté. Locution qui caractérise une personne revêche, austère, solennelle, affectée, prude, cérémonieuse, etc. Adjectifs qui conviennent parfaitement à l'effet du procédé en question. Mais encore, rigide, cassant, formaliste, contre-nature, posthumain, monstrueux - le collé/monté. Et la femme mariée, à travers lui. Elle et son monde devenus supportables. Un peu.

Jacques Sicard

Didier Grandsart a récemment publié un rebond dans le journal Libération suite à la réception du film Des hommes et des Dieux de Xavier Beauvois. Historien de l'art, spécialiste de la photographie de cinéma et direciteur de la galerie Obsis, il a récemment publié un livre sur l'exposition coloniale de 1931 "Paris 1931. Revoir l'Exposition coloniale" (chez FVW, 2010). Vous pouvez retrouver son texte sur le site de Libération .

Didier Grandsart a publié dans le numéro 3 de la revue littéraire et artistique Hippocampe un texte sur Antonin Artaud. A retrouver prochainement dans une version améliorée de notre site internet ou dans la version papier disponible en librairie ou par correspondance.

La galerie Obsis sera présente sur la salon Paris photo du 18 au 21 octobre au Carrousel du Louvre à Paris. Pour plus d'informations vous pouvez contacter Didier Grandsart.