Une chambre d'échos

par Marie-Laure Hurault

Florent Danne

Ce qui reste de l'aube

Éditions La Rue de Russie

17 euros

« C'était un de ces matins qu'il disait fait pour partir. » Ce qui reste de l'aube est le roman d'une amitié entre le poète Rainer Ernst et le logicien Franz Stefan. De la logique des dérivées à la dérive des pensées, c'est la cohérence du monde qui se joue. Pour Franz, sans doute faut-il l'ordonner et approcher la vérité par la raison. Pour Rainer, il ne s'agit pas tant de fixer le monde que de le saisir en mouvement. Franz finit par mettre ses pas dans ceux de Rainer : sa vie à Ibiza, sa femme Ottilia, sa fille Lucie, sa passion pour la peinture italienne. Accompagner et rejoindre Rainer, c'est partir à la recherche d'une promesse, c'est rencontrer les anges et accéder aux noms secrets. Comme dans une chambre d'échos, se croisent Aristote, Goethe, Hölderlin, Fra Angelico ; Benjamin et Wittgenstein, réminiscences fugitives. Florent Danne nourrit sa fiction d'emprunts au réel, les convoquant, les modifiant, les contrariant par la réalité de ses personnages, tissant des liens explicites ou souterrains pour explorer un territoire, un lieu où autre chose advient. Aussi n'hésite-t-il pas à citer en épigraphe de son roman un extrait d'un poème de Rainer. « Attends-toi à ce que je vienne / M'éloigner dans le matin. / Nous joindrons nos mains / Comme deux marionnettes en prière, / La joie sera pour nous / Et le reste de l'aube. » Rainer Ernst, « Danses païennes », IV.

L'écriture de ce jeune auteur né en 1978 est aussi libre que dans une série de métamorphoses : récits, articles de traité, poèmes, lettres. Dans Ce qui reste de l'aube, si une vie n'est jamais loin de sa fin, elle devient une fenêtre ouverte sur le monde et voisine toujours avec l'art.

Ce roman est publié par les Éditions La Rue de Russie, maison d'édition fondée en 2007 et consacrée à la publication de fictions contemporaines.

Contact : www.laruederussie.com

Chronique publiée dans le numéro 4 de la revue Hippocampe (octobre 2010).

Une femme mariée

de Jean-Luc Godard

Quels époux n'ont contresigné leur mariage dans le lit d'un tiers ? Une femme mariée adultère est un pléonasme, dont l'insignifiance est aggravée par son amour sincèrement partagé entre mari et amant. De celle-là, nul ne pourra affirmer qu'il ne l'aura un jour attendue. Qu'il n'en aura pas été le transi. Parce que du même bois. Sauf à la hacher menu, façon Godard, par le procédé cinématographique qui consiste à assembler, contre la logique, les apparences et le sens, des éléments disparates. Eclatement qui ne produit pas la critique sociale de l'état de cette femme, mais rend sa légèreté un rien collet monté. Locution qui caractérise une personne revêche, austère, solennelle, affectée, prude, cérémonieuse, etc. Adjectifs qui conviennent parfaitement à l'effet du procédé en question. Mais encore, rigide, cassant, formaliste, contre-nature, posthumain, monstrueux - le collé/monté. Et la femme mariée, à travers lui. Elle et son monde devenus supportables. Un peu.

Jacques Sicard

Didier Grandsart a récemment publié un rebond dans le journal Libération suite à la réception du film Des hommes et des Dieux de Xavier Beauvois. Historien de l'art, spécialiste de la photographie de cinéma et direciteur de la galerie Obsis, il a récemment publié un livre sur l'exposition coloniale de 1931 "Paris 1931. Revoir l'Exposition coloniale" (chez FVW, 2010). Vous pouvez retrouver son texte sur le site de Libération .

Didier Grandsart a publié dans le numéro 3 de la revue littéraire et artistique Hippocampe un texte sur Antonin Artaud. A retrouver prochainement dans une version améliorée de notre site internet ou dans la version papier disponible en librairie ou par correspondance.

La galerie Obsis sera présente sur la salon Paris photo du 18 au 21 octobre au Carrousel du Louvre à Paris. Pour plus d'informations vous pouvez contacter Didier Grandsart.

Yoyo

de Pierre Etaix

Un homme dort - la tête appuie sa joue sur le dos de la main droite - pur effleurement - son bras replié s'accoude sur la jambe droite repliée aussi - le buste est à la perpendiculaire de la jambe gauche étendue - bras et main gauches soutiennent vers l'arrière à la façon d'un étai cet échafaudage tout à la fois raide et volatil.

La vêture de l'homme détermine sa posture. Le complet trois pièces de rond-de-cuir monté en graine et grade qu'il porte, son improbable pose statuaire. On peut dire, qu'il décide de lui. Tout comme il décide de la taille réduite du paysage au bord duquel l'homme se tient : bateau sur plan d'eau aux rives d'herbe rase, qui ne saurait souffrir d'autre échelle que celle ridicule de la maquette. Décide du fauteuil avec accoudoirs, délocalisé de sa chambre, fleurant encore l'encaustique, et posé sur le boulingrin comme il le serait dans un coin d'un monde-piété où les pièces ne seront plus désengagées.

« L'habit fait le moine ». Et ce photogramme d'insister. Lui ajoutant deux autres lieux communs, un peu remaniés : le trait de désunion et prendre son mal en impatience. Le résultat, comme on peut en juger, rend socialement aussi ennuyeux que décoratif, ne change guère et malgré qu'on en ait le cours des choses - mais soulage terriblement.

Jacques Sicard

Une homme qui crie

de Mahamat-Saleh Haroun

Un homme qui crie n'est pas un homme qui souffre, mais un homme qui s'arrête. Un homme qui crie, c'est un père qui ferme les yeux sur ce qui arrive à son fils - non pas ogre, mais orbe. Ce faisant, il se dépouille de toute paternité. Ne serait que prétexte une nostalgie de jeunesse motivant sa fermeture ou son abandon. Ainsi fermé, il défait la filiation même, n'est plus le fils qu'il fut un jour. La chaîne générationnelle par deux fois rompue, il cesse également d'être un homme, celui qui est au principe de cette consécution, comme de toutes consécutions (dont celle du film, de plus en plus lacunaire). A ce point sans conséquence, il peine même à être. Ce à quoi il parvient pourtant, ce à quoi il parviendra toujours. Mais mal. Car de l'être ne peut plus être entendu le nom. Parce que le cri - qui n'est pas comme la musique : c'est une expiration de ténèbres qui se condense en sons pour in-ouïr le reste. Non pas ogre, mais onde.

Jacques Sicard

Edward Hopper

Chez Hopper, l'extrême rigidité/rigueur du cadre provoque une déformation latente des éléments qui composent le motif. Rigidité qui n'est telle que parce qu'elle exclue et de la plus arbitraire des façons toute idée de hors-champ. Il n'est, chez lui, de dehors que dans la bordure du cadre. Rigidité due également à son insistante répétition dans la peinture (tableaux dans le tableau, fenêtres, portes, tables, lits, livres, écrans, géométriques ombres portées, légère orthogonie parfois des formes humaines comme si tout intérieure, elle affleurait, etc.). Dès lors, autant le réalisme cinématographique de ces éléments appelle le mouvement, autant celui-ci est-il empêché par la fermeture redoublée de la toile, si ostentatoire qu'elle en semble le vrai sujet. Contrainte spatiale qui induit une distorsion des lignes, d'abord imperceptible mais qui, procédant par flux, travaille l'ensemble peint, cette naturaliste trame d'insignifiance propre à Hopper, vers une monstruosité seconde, comme on parle d'état second.

Jacques Sicard

Oncle Boomee, celui qui se souvient de ses vies antérieures

de Apichatpong Werasethakul

Quelle est la vie des morts ? La vie des morts, c'est la vie des vivants. Mais que deviennent les morts quand meurent les vivants auxquels ils sont attachés ? Ils ne deviennent pas, ils demeurent ce qu'ils sont et sans qu'il soit nécessaire de recourir à la doctrine bouddhiste de la réincarnation : la vie des morts, c'est alors la vie de la Totalité. Pas un cri. La vie des morts, par le sang, c'est la vie des vivants ; la vie des fantômes, singes aux orbites dotées de veilleuses rouges de SF des années 50, par imagination, c'est la vie des vivants ; la vie des bêtes, d'un buffle de rizière, par souffrance commune, c'est la vie des vivants ; la vie des objets, d'un appareil de dialyse péritonéale, par identification sociale, c'est la vie des vivants ; la vie de la nature, d'une assourdissante forêt de mousson, par partage du même espace-temps, c'est la vie des vivants ; la vie du merveilleux, d'un étang où un poisson Napoléon féconde une princesse défigurée, par croyance, c'est la vie des vivants ; la vie du ciel, de la lune qui se jette dans un cirque rocheux, par principe anthropique, c'est encore la vie des vivants et la vie mutique des séquences d'Oncle Boomee, par affinité, c'est aussi la vie des vivants. - Réalisme magique qui repose sur la conversion du multiple en un. La terrorisante unité. Toujours pas un cri.

Jacques Sicard