La « maison de verre » où, dans Nadja, André Breton disait vivre et que pour chacun il appelait de ses vœux, est devenue la réalité, naguère universellement exposée, du Palais de cristal de l'entreprise-monde - où il n'est pas jusqu'à ceux qui, jours et nuits, aux conditions hypocrites de l'humanisme, travaillent à la perfection de sa transparence qui ne soient au vu et au su de tous : outils animés ayant recouvré l'honorabilité de l'esclave du temps d'Aristote.

Au moyen de quel « intervalle » rayer la vitre totale ? Le montage de Jean-Luc Godard, peut-être. Et s'il fallait choisir, parmi les plus récents, celui d'Histoire(s) du Cinéma. Le moins religieux, puisque généralisant la discontinuité matérialiste, qu'il étend du plan horizontal (le raccord) au plan vertical (le représenté). Montage-répulsion dont on pourrait dire, puisque Breton il y a et le paraphrasant : indépendamment de ce qui est monté ou pas, seule la collure est magnifique.

La grande hypocrisie par David Collin Dernier Crâne de Monsieur de Sade le livre posthume de Jacques Chessex va sortir couvert. Enveloppé dans une couverture de cellophane pour protéger les « innocents » de son caractère sulfureux. Avant même d'ouvrir le livre, car là n'est pas la question (comme dirait Zendali), je m'interroge sur cette incroyable hypocrisie que soulève cette affaire. Premièrement parce que l'ouvrage en question, dont le premier tirage est tout de même de 25000 exemplaires, bénéficie ainsi d'une formidable opération de marketing qui avait déjà très bien fonctionné avec la bande dessinée pour adulte de Zep. Le goût du mystère, de l'interdit, l'excitation du procédé. Cachez-moi ce sein que je ne saurais voir, je n'en serai que plus émoustillé. En somme, en rendant inaccessible l'objet on le rend plus désirable encore. On attire l'attention sur lui; plutôt que d'en faire le moins possible, pour un objet à priori réservé aux lectures d'alcôve et qu'on devrait se passer sous le manteau. S'il est si scandaleux qu'on veut le faire croire. Donc, sous prétexte d'une pudibonderie qui n'est sans doute pas complètement artificielle, on fait parler le plus possible de ce livre à ne pas mettre dans toutes les mains. Pudibonderie malgré la grossièreté apparente de l'opération marketing qui ne trompe personne. Pudibonderie car aujourd'hui, étrangement, on oscille entre un retour d'une bigoterie bourgeoise effarouchée, et un grand déballage de vulgarité sur la place publique (la véritable pornographie qui s'étale dans les journaux, la publicité et à la télévision). Alors qu'on voudrait nous faire croire qu'il est sain de protéger nos enfants d'un livre écrit par un ogre lubrique (Chessex), peu importe le contenu (comme dirait Zendali), on leur donne à lire et à voir comme jamais, les pires vulgarités, devenues normalités, et étalées sans aucun souci moral ou pudique aux yeux de tous. Ill faudrait savoir ce qu'est véritablement la pornographie d'aujourd'hui. Il faudrait distinguer cette pudibonderie déplacée à l'égard de l'érotisme, de la sexualité et du corps, des manifestations diverses de la pornographie d'aujourd'hui : voyeurisme et exhibitionnisme à outrance, « peoplisation de la société », recul de la démocratie, vulgarité sans gêne ni retenue, et respect pour autrui réduit à néant. Au lieu de laisser jouer les rois du marketing et les hérauts pudibonds, ne devrait-on pas renverser les choses, cellophaner les gratuits et les journaux people, refuser de diffuser les sketchs de Bigard sur les chaînes publiques en prime time, faire lire Bataille aux collégiens, et surtout valoriser la culture du livre et de la lecture ? Oui, même Chessex, même Sade. David Collin, janvier 2010 D.C. est producteur de l'émission Babylone à la Radio suisse romande, auteur, et responsable de revue.

D'une imposture qui montre le vrai

Philippe Lekeuche

Romancier et essayiste, spécialiste du XVIIIe siècle, Jean-Claude Hauc avait déjà écrit des livres passionnants sur Don Juan, Ange Goudar et Casanova. Avec son dernier ouvrage, « Aventuriers et libertins au siècle des Lumières »*, il nous offre aujourd'hui une étude à l'érudition solide, bien étayée, précise jusque dans le détail, d'un certain type d'homme qui a émergé à l'époque des Lumières, d'une constellation d'individus que leurs contemporains appelaient « aventuriers » et qui se dénommaient eux-mêmes « cosmopolites » ou « citoyens du monde ». Á cette catégorie appartiennent aussi ceux que l'on désigna par la suite comme « libertins », dont le plus connu d'entre eux est certainement Casanova, présent lui aussi dans le livre. Hauc propose quinze biographies brèves mais très fouillées de ces personnages, nous faisant ainsi découvrir d'autres figures tout autant paradigmatiques quoique moins connues : le comte de Saint-Germain, Cagliostro, le chevalier d'Éon, Fougeret de Monbron, François-Antoine Chevrier, ─ pour n'en citer que quelques-uns ─, ainsi que deux femmes, l'anglaise Elisabeth Chudley et la russe Tarakanova. L'ouvrage s'ouvre sur une étude méthodique et approfondie, un « modeste essai de typologie » nous dit Hauc, qui profile les traits de caractère de ces « mauvais sujets » et met en évidence le contexte historique et culturel dans lequel ils ont évolué.

Le grand mérite de l'ouvrage réside dans le fait qu'il montre bien l'extrême complexité psychologique de ces individus : cultivés, instruits, lettrés, par moment diplomates de haut vol ou militaire engagés sur des champs de bataille (et risquant réellement leur vie), ils sont en même temps escrocs, joueurs, tricheurs, imposteurs, espions ; tantôt ils oeuvrent dans les plus hautes sphères de la société, séduisant les rois (ou le devenant eux-mêmes tel l'allemand Théodore de Neuhoff qui fut un temps roi de Corse), tantôt ils sévissent dans les bas-fonds et les tripots, la plupart finissant leur vie misérablement. D'extrêmement riches, ils peuvent se retrouver ruinés, pour ensuite refaire fortune, toujours de façon éphémère.

On est atteint de tournis face au carrousel effréné, à la mobilité incessante de ces individus qui se veulent libres et sans attache, qui circulent à travers l'Europe sans savoir s'arrêter. Cependant, ils n'errent pas, ils vont et viennent, ils ont un but : jouir de l'instant, faire fortune, tromper l'ennui et autrui, connaître les sensations les plus intenses et les plaisirs les plus aigus. Sans cesse ils changent d'identité, de noms, de métiers, de statuts, se métamorphosant au gré des circonstances, avec opportunisme. Le lecteur est saisi de vertige et cherche le centre de gravité de cette valse haute en couleurs. Pour ces aventuriers, l'Europe n'est qu'un vaste théâtre où jouer de multiples rôles mais ils y risquent souvent leur vie : ce n'est point là une comédie humaine, c'est une tragédie mais une tragédie qui ne prend pas conscience d'elle-même. Car il y a, dans tout ce manège, une gravité dangereuse, un excès monstrueux.

Jean-Claude Hauc y voit l'émergence de l' « individu au sens moderne du terme ». Certes, l'aventurier est un électron libre qui ne se laisse pas dépendre des diverses Institutions (Église, État, armée, mariage, etc.) même s'il tente de les utiliser à son avantage. Il est bien cependant le pur produit de son époque. C'est un réactif : au sein de l'humanisme, il devient anti-humaniste, tel ce Chevrier, grand pamphlétaire, misanthrope et misogyne, véritable Caïn de la plume. Tous se veulent maîtres du jeu mais ne voient pas combien ils en sont les jouets.

Or le drame qui se joue là est bien celui de l'identité même. L'exemple le plus frappant est celui du chevalier d'Éon qui fut un temps grand diplomate, capitaine des dragons, « une des plus fines lames du Royaume » ; apparaissant comme chaste, homme assez gracile, il fut accusé d' « hermaphrodisme ». En réalité, il se travestissait : « On se l'arrache dans les salons où il paraît en robe à grand panier, mais tenant des propos de corps de garde ». Ici, c'est l'identité sexuelle qui se trouve mise en question. La métamorphose est des plus frappante.

Cependant tous les aventuriers questionnent ces deux concepts : celui d'« individu » et celui d'« identité » : tous jouent plusieurs rôles. Mais surtout, ce qui est remarquable, c'est qu'ils apparaissent comme divisés intérieurement, de façon radicale : l'ennemi du genre humain peut le rester tout en faisant œuvre sociale, culturelle (provisoirement s'entend). Le grand libertin peut songer à devenir moine, mais par intérêt (Casanova ou Alexandre de Tilly dont Hauc écrit : « Son libertinage le dévore à tel point qu'il songe à se retirer un temps à la Trappe »). S'il est divisé intérieurement, l'aventurier n'éprouve cependant aucune contradiction interne, aucune ambivalence. Il vit plutôt dans l'alternance des contraires. En ce sens, il dénonce bien par sa vie dissolue cette « division du sujet » (Lacan) déjà révélée par la psychanalyse au XIXe siècle. Monstrueux imposteur, il démontre avec vérité une imposture, celle qui est si chère au névrosé commun (entendez au commun des hommes) : faire croire, à soi et à autrui, que l'individu qu'il incarne est un, indivisible.

*Jean-Claude Hauc, Aventuriers et libertins au siècle des Lumières, Les Éditions de Paris, Paris, 2009, 142 pages.

LINOGRAVURE FABRICE GYGI

A l'occasion de l'impression de la troisième grande linogravure - 200 x 110 cm - de Fabrice Gygi l'URDLA vous propose un prix de souscription jusqu'au 15 décembre : 2'600 euros. Les épreuves seront ensuite vendues 3'500 euros. La quatrième de couverture du dernier numéro de la revue Hippocampe reproduisait la Bâche de Fabrice Gygi, le précédent lino imprimé et édité par l'URDLA à 16 exemplaires. Fabrice Gygi est né à Genève en 1965. Le Magasin de Grenoble lui a consacré une importante rétrospective en 2000 ; la même année il représente la Suisse à la Biennale de Sao Paulo : il fait construire pour l'occasion un gigantesque mirador du type de ceux qui garde les maisons bourgeoise au Brésil. En 2001 le Cabinet des estampes de Genève expose l'ensemble de ses estampes et de ses multiples et édite un catalogue raisonné avec un long entretien mené par Christophe Cherix. Pour le pavillon suisse de la Biennale de Venise 2009, l'artiste a monté à San Stae une installation qui rappelle qu'une église est un lieu qui renferme à la fois des valeurs spirituelles et des valeurs matérielles, en temps normal comme en temps de crise. Fabrice Gygi a beaucoup exposé en Europe et aux Etats-Unis. Ses œuvres questionnent les rapport à l'autorité, « la façon de s'accommoder des exigences sociales en tant que citoyen » dit-il. Lors de sa performance Immer Aufrecht à la Warteck Brauerei à Bâle, il invite le public à se répartir dans une salle traversée par deux câbles tendus. Fabrice Gygi entre, décroche chaque câble et les fait passé dans ses oreilles. « J'avais au préalable branché une radio à ces derniers, un peu comme on relie des enceintes à une chaîne stéréo. Les fils de haut-parleurs passaient de la radio à mes lobes, eux-mêmes munis d'œillets de métal sur lesquels étaient soudés des fils connectés à un amplificateur. Je faisais donc office de haut-parleur, alors que le câble fonctionnait comme antenne. » La performance dure une demi-heure devant un public médusé.

Pipilotti Rist

Ever is Overall (1997)

Vidéo

Dimensions variables

Née en 1962 dans le canton de St Gall, en Suisse, la vidéaste Pipilotti Rist étudie la photographie et la création audiovisuelle dans les années 1980 à la Haute Ecole d'Arts appliqués de Vienne, puis à l'Ecole de Design de Bâle. De 1988 à 1994, elle fait partie du groupe Les Reines Prochaines, qui réalise des performances.

L'artiste se fait connaître par le film Pickelporno, en 1992, où l'œil d'une caméra glisse le long des corps d'un couple. Le film, vivement coloré, évoque avec bizarreté la sensualité et la libido féminines.

Ever Is Over All (1997) - œuvres acquise par le MoMA de New York - est un long travelling au ralenti qui montre une jeune femme marchant dans la rue et frappant de grands coups de bâton (en forme de fleur) les vitres des voitures.

Pipilotti Rist a reçu en 2000 le Lion d'Or à la Biennale de Venise. Elle vit et travaille à Zürich et Los Angeles.

Les Herbes folles

d'Alain Resnais

Une parenthèse ante mortem qui s'ouvre sur la trotteuse d'une montre en passe de s'arrêter et se ferme sur le crash d'un avion. Dans ce temps non-compté, une de ces histoires qui n'organisent pas le pessimisme, autrement dit ne le socialisent pas. Histoire d'un buisson épineux de vieilles rides et d'une toison folle, d'un rouge fauve. Histoire d'un paranoïaque et d'une luciole. Soit d'un récit obsessionnellement intérieur d'états naturellement extérieurs et d'une lueur qui, faute d'avoir l'intériorité d'une flamme, a tout le dehors de la nuit. Absence de synchronie qui rythme depuis toujours le moment amoureux, à ceci près que chez Resnais il ne fait pas roman, parce que l'asymétrie il ne la doit qu'au pays follet qui est le sien - pas de commerce, de là son côté répulsif, mal aimable.

Et l'impression qu'il laisse d'avoir deux heures durant été confronté, par faux-raccords, à un regard caméra qui traverse le corps spectateur, notre corps adoré, corps devenu culte, corps idéologique, comme un neutrino peut traverser toute la Terre sans rien voir.

« Un maillon dans la chaîne »,

Quelques questions en réponse à une invitation parisienne de Gwilherm Perthuis.

Un envers, la revue ; sa facture apparente (à mes yeux, persistante).

Un voyage dédoublé (en été, depuis l'arrière-pays niçois à la table de l'atelier), voyage du cahier de dessins vers la revue en devenir. Depuis, il me semble qu'un dessin unique persiste, dessin resté dans ma mémoire des pages d'Hippocampe.

Samedi dernier, train.Que les dessins imprimés forment un unique dessin, un dessin en forme de caractère qui agit en réseau. Le dessin mieux, son caractère, dessine un cheminement. C'est le cheminement que je ressens en dessin. Les dessins sont -à côté- ; Communauté non familière, mais présence sans l'étreinte de fétichismes, (parce que les dessins imprimés dans la revue m'ont accompagné afin de régler les futures lithographies de Toute hypothèse est un conte, Urdla hiver 2009).

Est-ce une nouvelle façon d'expression présentée ?

Les dessins communiquent-t-ils les feuilles originelles ?

Les dessins engagent une disparition. Celle de la feuille dessinée au profit de l'imprimée, la page de la revue.

Puis, la construction externe de la page en future activité avec celle, interne et existante des dessins. Sans montage mais en parties révélées en vue d'une réunion.

Généralement, Je recherche l'image montée en soi. Ce sont les images dont le montage est préalable qui sont mes sources, soudées d'absences.

Vendredi soir, train.

Je manipule régulièrement ce numéro de la revue Hippocampe, et j'éprouve son architecture plate où se sont fondus les documents, fichiers de textes, raturés, retouchés, agencés,

les coquilles, les erreurs typographiques. Les dessins portent-ils des erreurs, en font-ils ?

Je regarde les dessins imprimés, facilement et sans affèterie,

Les originaux sont conservés dans des enveloppes de pergamine à l'abri de la poussière et de la lumière, mais s'agit-il de raisons réelles ?

Ces dessins-là seront peut-être encadrés exposés et achetés ou donnés. Dessins valeurs.

Les dessins dans la revue ont irrémédiablement un autre statut, un statut d'îles graphiques dans un émetteur blanc. Ils ont passé un cap.

FK octobre 2009