LIVRE


par Alexandre Mare

 

Dionys Mascolo, Le Coup de tête,
Nolay, éditions du Chemin de fer, 
90 p., 14 euros (postface de Jérôme Duwa).

 

Il est rare aujourd’hui de lire le nom de Dionys Mascolo aux devantures des librairies. Il fut pourtant l’une des grandes voix intellectuelles françaises, celle d’une conscience de gauche. Figure incontournable de Saint-Germain-des-Prés, il est le mari de Marguerite Duras, un résistant exemplaire, et comme le raconte l’écrivaine dans La Douleur, l’artisan avec Edgar Morin du rapatriement de Robert Antelme du camp de Dachau après la Libération. Il est surtout la cheville ouvrière du groupe d’amis, réunis rue Saint-Benoît, cherchant à convoquer les possibles nécessaires à l’insoumission. Une vie d’amitié, de combats, de tracts et de livres. Spécialiste de Nietzsche et de Saint-Just, l’œuvre écrite de Dionys Mascolo tente de définir ce qui, dans l’après guerre jusqu’aux années 1990 en passant par les soubresauts de la fin des années 60, peut être le communisme, le marxisme, ses enjeux et son histoire, et tenter de cerner ce que pourrait être cette conscience de gauche et le rôle de l’intellectuel. Parmi ses livres on citera notamment Le communisme. Révolution et communication ou la dialectique des valeurs et des besoins, (Gallimard, 1953) ou encore Entêtements qui rassemble textes et articles (Benoît Jacob,1993) et l’on se réjouira de l’excellente initiative des Éditions du Chemin de fer de rendre à nouveau possible la lecture du Coup de tête, accompagné de dessins tout en méandres et en volutes de Gilgian Gelzer qui, à merveille, accompagnent le livre.


CRITIQUE / LITTERATURE


par Jean-Claude Hauc

 

Emmanuel Venet, Marcher droit, tourner rond
Lagrasse, Verdier, 2016, 128 p., 13 €

 

Atteint du syndrome d’Asperger, le narrateur du dernier roman d’Emmanuel Venet refuse de se plier aux diverses concessions qu’exige la vie en société. Farouche tenant de la vérité, il déteste toute forme de compromission, ainsi que la farandole des fables et des non-dits dont l’espèce humaine fait son miel depuis la nuit des temps. La religion, la politique, les conventions sociales et bien sûr la famille sont pour lui autant de fariboles contre lesquelles il n’a de cesse de se rebeller. Cette asociabilité le faisant passer auprès des autres pour un fou qu’il faut rejeter hors de la scène où se joue leur sinistre comédie des mœurs. Ce mouvement d’exclusion s’est mis en branle dès l’enfance, mais s’est poursuivi après que le professeur suisse Urs Weiss a défini son affection. Certain membres de sa famille le traitant volontiers de « mongolien », d’« arriéré » voire de « schizophrène », alors que le syndrome n’a aucun rapport avec ce genre de maladie chromosomique ou mentale et constitue un « variant humain non pathologique voire avantageux, puisqu’il garantit, au prix d’une asociognosie parfois invalidante, une rectitude morale plutôt bienvenue dans notre époque de voyous ».


BANDE DESSINEE - EXPOSITION

par Côme Martin

 

Pioniere des Comic, Schirn Kunsthalle de Francfort
Jusqu’au 18/09/2016

 

La place de la bande dessinée au musée est habituellement un sujet délicat : certains se réjouissent qu’elle soit exposée au même titre que d’autres types d’art visuel, d’autres (dans lesquels je m’inclus), plus attachés à son aspect narratif, sinon littéraire, s’interrogent sur cette exhibition de fragments – comme si l’on exposait cinquante pages manuscrites seulement de La Recherche du temps perdu – et sur ce fantasme du dessin original (si ce n’est originel).


Winsor McCay, Little Nemo


PARCOURS DANS LES GALERIES

par Camille Paulhan

 

Voilà bien une des grandes qualités du premier grand raout du milieu de l’art de début d’année : en raison de la profusion des propositions, on y déniche généralement des artistes et des œuvres s’adressant à toutes les obsessions et toutes les affections. Et, me concernant, cette rentrée a été ostensiblement placée sous le signe d’une certaine matériologie, d’une inclination précautionneuse pour le palpable et le mystérieux.


Sheila Hicks, galerie Frank Elbaz.


Entretien avec Stéphane Fretz



art&fiction existe depuis 2000, d’abord comme éditeur puis progressivement comme structure de mutualisation et de diffusion avec d’autres projets éditoriaux. Pourriez-vous évoquer la genèse du projet, vos principales motivations de départ et le modèle que vous souhaitiez inventer ?

En 2000, nous sommes deux, Christian Pellet et moi – un portraitiste et psychologue défroqué, comme il se décrivait alors, et un peintre classé comme citationniste. Nous avons en commun le goût de l’interprétation des images. L’image est notre grande question, à laquelle nous ne répondons pas uniquement par d’autres images, mais aussi par des textes. J’écris, sous un nom d’emprunt, des textes sur les peintres de mon entourage mais aussi sur Manet ou Carpaccio, Christian Pellet sur le cinéma américain des années 1960 et 1970. Nous découvrons que si nous voulons publier cette matière et celle que nous voyons émerger autour de nous au même moment, nous devons le faire nous-mêmes, et qu’il est techniquement possible de le faire avec peu de moyens. Nous créons une première série de livres faits très simplement et en petite quantité, d’abord pour nos propres projets puis pour ceux d’amis plasticiens. Petit à petit, certains des artistes que nous publions (au rythme de 4 titres par année au début) se joignent à nous pour former un véritable comité éditorial, plastiquement souple et évolutif. C’est encore notre fonctionnement actuel : 12 éditeurs associés (10 artistes, 1 bibliothécaire, 1 journaliste) qui gèrent la programmation en commun puis des projets en particulier, que ce soit un livre, une collection ou un programme de performances.

 

 

PORTRAIT


Par Anne Maurel

  

A qui lui demande pourquoi le choix de ses initiales, P.O.L., pour la maison d’édition qu’il a fondée en 1983, Paul Otchakovsky-Laurens répond : « Je parle par la bouche des autres ». Réduction du nom ; homonymie avec le prénom, le « petit nom », affleurant malgré les points qui séparent les trois initiales. 

Minceur voulue du « je ». D’abord un balbutiement: je parle par. Puis le souffle se libère, s’amplifie : trois, puis six syllabes je parle/par la bouche des autres ; du singulier au pluriel, de près à loin, de je à ils. Placée sous les initiales menues, une figure du jeu de go signifiant l’éternité, en hommage à Georges Perec dont Paul Otchakovsky-Laurens a publié La Vie mode d’emploi, en 1978, chez Hachette. Par, en français, est ambigu, hésite entre la valeur spatiale du per latin, à travers, et la signification instrumentale d’un au moyen de ou grâce à, entre  toute-puissance – c’est ma voix seule qui résonne au travers des livres que je publie – et humilité – pour parler j’ai besoin de la bouche des autres.

 

 

Jean-Guy COULANGE
Je descends la rue de Siam.
Carnets sonores et photographiques

récits / 128 pages / 14 x 21 cm / 16 euros
ISBN : 978-2-9552376-7-0

SORTIE EN LIBRAIRIE : 15/11/2016