LITTERATURE / par Jean-Jacques Salgon

 

Christian Garcin, Les Vies multiples de Jeremiah Reynolds
Paris, Stock, 2016, 160 p., 17 €

 

En mécanique des fluides, le nombre de Reynolds permet (entre autres) de déterminer le régime d’un écoulement, de savoir si celui-ci est laminaire ou turbulent, c’est-à-dire plutôt ordonné en lignes régulières ou agité de tourbillons. Je ne pense pas que Jeremiah Reynolds, le héros du dernier livre de Garcin, ait quoi que ce soit à voir avec le physicien anglais, si ce n’est peut-être un certain goût pour les théories scientifiques et une propension à changer facilement de sujet, à sauter du coq-à-l’âne. Ce comportement désultoire, on le trouve pour ainsi dire incarné dans la vie même du personnage de Garcin telle qu’il nous la restitue. Ce sont d’ailleurs plutôt des « vies multiples » qu’il nous livre (puisque tel est le titre), Reynolds se trouvant successivement journaliste, explorateur des côtes australes puis de la Terre de Feu, colonel dans les armées mapuches d’un général chilien, secrétaire particulier à bord du Potomac croisant au large du Cap Horn, conférencier, veilleur de nuit à New York, militant du parti Whig, écrivain, avocat, comme s’il avait choisi de mettre en pratique la phrase célèbre de Rimbaud : « Vite, est-il d’autres vies ? ». Un foisonnement d’histoires qui donne une épaisseur romanesque au récit de Garcin, qui nous entraîne dans une sorte de dépaysement, de décalage permanent. Un parcours hasardeux au gré duquel on croise des gens divers, parfois célèbres, comme Darwin, Edgar Poe ou Melville.

 

EXPOSITION / par Camille Paulhan

 

Hessie
BF15 11 quai de la Pêcherie 69001 Lyon
Jusqu'au 28 mai 2016
http://labf15.org

 


Le passant inattentif qui flâne sur les quais de Saône pensera peut-être avoir vu depuis les vitres de la BF15 les œuvres que le lieu présente, sans avoir besoin d’y pénétrer. Ce serait là une fâcheuse erreur : les broderies dessinées – à moins qu’il ne s’agisse de dessins brodés – d’Hessie se regardent de près et si possible longuement. Ce regard lent, il faut le faire vaquer dans ses délicatesses d’aiguilles : une des toiles semble faite de petits points colorés, de teinte orangée.

 

Rencontre avec l’écrivain islandais Eiríkur Örn Norddahl

ENTRETIEN / propos recueillis par Marie Fabre

 

Eiríkur Örn Norddahl, Illska
Traduit de l’islandais par Eric Boury,
Paris, Métailié, 2015, 608 pages, 24 euros.


 

Commençons par quelques questions sur votre évolution en tant qu’écrivain : vous avez commencé comme poète et performeur, et qui plus est dans une veine expérimentale. Comment avez-vous décidé de devenir romancier ? Cela a-t-il à voir avec un besoin de communiquer plus directement avec le lecteur, avec l’idée de communication elle-même ? Ou est-ce en lien avec les sujets que vous vouliez évoquer ? 

En fait, j’ai commencé en écrivant à la fois de la poésie et de la prose. Je n’ai commencé à publier de la poésie avant de publier de la prose que parce que ça prend plus de temps de finir un roman qu’un livre de poésie. Mais au sujet de la poésie, il y a une citation de Wittgenstein que j’aime beaucoup et qui dit quelque chose comme : « n’oublie pas que même si la poésie est écrite dans le langage de l’information, elle n’a pas sa part dans le jeu de langage de donner de l’information. » J’ai toujours vu la poésie comme quelque chose de très concret, quelque chose qui se fait à l’intérieur des sons, de l’image, de la matrice linguistique, alors qu’il m’a toujours semblé que la prose était plus du côté du message et du pouvoir, plus rhétorique, portant sur «qu’est-ce que le langage est en train de dire ». Quand j’étais en train d’écrire Illska, au début je travaillais simultanément la poésie et la prose. Je passais une partie de la journée à écrire de la poésie, puis une autre partie à écrire de la prose, mais au bout d’un an environ ça a commencé à devenir très lourd, mon cerveau allait dans trop de directions différentes, alors j’ai mis de côté la poésie et la traduction et tout ce dont je pouvais me débarrasser. Je pense qu’à ce moment-là, beaucoup de méthodes que j’utilisais pour écrire de la poésie sont entrées dans le livre.


LIVRE / par Marie Fabre

 

Eiríkur Örn Norddahl, Illska
Traduit de l’islandais par Eric Boury,
Paris, Métailié, 2015, 608 pages, 24 euros.

 

Avec IllskaLe Mal, d’Eiríkur Örn Norddahl, la dernière rentrée littéraire tenait son grand roman politique, sans doute passé trop inaperçu. C’est aussi, certes, un gros roman indomptable, contenant plus de 600 pages de narration, réflexions historico-politiques, fragments de vie européenne ultra-contemporaine et reconstitution d’un épisode de la Shoah en Lituanie, instantanés de la conscience d’un bébé appelé Snorri et généalogie d’un néonazi nommé Arnor. Dans un entretien qu’il nous a accordé lors d’un passage à Lyon, le jeune Islandais dit avoir voulu se mettre en danger en s’attaquant au roman historique, un genre a priori bien étranger aux préoccupations d’un poète expérimental, un genre marqué aussi par une tradition qui, malgré un certain retour en grâce ces dernières années, a toujours bien du mal à renouveler sa forme. L’ambition n’est pas des moindres, ce qui déjà fait du bien, d’autant plus que Norddhal s’en acquitte avec un brio déconcertant et parfois hilarant, confiant sa matière narrative débordante à un procédé de composition très maîtrisé, qui repose sur un principe de montage alterné où les points de vue, les registres discursifs et les temporalités se mêlent. Mais cette innovation formelle, pour impressionnante qu’elle soit, ne serait que plaisante esbroufe si elle ne mettait pas en jeu la totalité d’une pensée déployée à travers l’œuvre. Comme dans tout grand roman historique, c’est en effet l’histoire qui est questionnée, déconstruite et contenue : l’histoire et son chaos, son processus aveugle, implacable et irrationnel, formé par un ensemble de gestes individuels plus ou moins conscients, l’histoire qui frappe les vies par la bande et pèse de tout son poids même là où on ne l’attendait pas.

 

IDEES  / par Alexandre Mare

 

Vincent Kaufmann, Déshéritages
Genève, éditions Furor, 176 pages, 18 euros

 

Vincent Kaufmann, qui a précédemment publié Guy Debord, La révolution au service de la poésie (Fayard, 2001) et un passionnant La Faute à Mallarmé, L’Aventure de la théorie littéraire (Seuil, 2011), continue dans son dernier ouvrage à identifier les moments de scission provoqués par les avant-gardes littéraires.

 

EXPOSITION / par Léonor Matet

 

Ugo Mulas. La Photographie
Fondation Cartier-Bresson, Paris, jusqu’au 24/04/2016

Catalogue édité par Le Point du Jour, 180 pages, 39 €.

 

Quelle  réjouissance de voir une exposition consacrée à Ugo Mulas (1928-1973) à la Fondation Henri Cartier-Bresson à Paris. La grande notoriété du photographe, basé entre son Italie natale et son terrain de jeu qu’étaient les états-Unis, a peu franchi les frontières européennes, comme celles du grand public.

 

NUMERO 13 / PRINTEMPS 2016 /
DOSSIERS "ALAN PAULS" et "FUROR"


160 pages / 
20 x 26 cm
dos carré collé
14 euros


 

 

Conception graphique : Jérôme Séjourné / Marion Greco (Atelier Perluette)
Tirage : 800 exemplaires
Imprimerie : Alpha (Peaugres, Ardèche)

ISBN : 9782955237656

DIFFUSION/DISTRIBUTION :
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