Par Michel Ménaché

 

Ysabelle Lacamp, Ombre parmi les ombres 
Paris, éditions Bruno Doucey, 2017, 16 €



     Célèbre « dormeur éveillé », détenu dans le camp de Terezin (« Theresienstadt »), jusqu’à sa libération par les troupes soviétiques, le fantôme de Robert Desnos, à demi-aveugle, en train de mourir du typhus, passe sa vie en mémoire comme si sa parole inspirée, réconfortante et joyeuse jusqu’au bout de la terreur, triomphait encore de la barbarie. Et c’est aussi un rapport bouleversant sur ce camp, « République des enfants de Terezin », ou encore « paradis offert aux Juifs par Hitler », énorme duperie qu’Ysabelle Lacamp donne à voir, avec son organisation, ses décors en trompe-l’œil carnavalesque, destinés à abuser les représentants de la Croix-Rouge, à masquer ce qui se tramait dans cette ville forte édifiée en forme d’étoile à six branches. Architecture cynique en guise d’antichambre de l’extermination nazie… Dans cette « Babel du désespoir », principalement assignée à la détention des enfants et des artistes, la romancière a créé le personnage de Leo Radek, enfant juif raflé à Prague, fasciné par la parole inspirée et enjouée du poète résistant. D’emblée, ce jeune Leo se présente, in situ, comme témoin sur le vif : « Mais oui, fouillez votre mémoire, souvenez-vous […] s’il vous plaît, pour eux, pour le poète, creusez donc la fosse oublieuse de l’Histoire ! »

 

par Philippe Blanchon

 

Olivier Gallon, Comment va ta montagne ? 
Postface de Tatiana Nikishina
Paris, La Barque, 2017
64 pages, 14 euros

 

     Tenir. C’est bien de cela dont il s’agit. Tenir mais aussi retenir. Mais d’abord tenir le texte. Ce qui veut dire tenir le rythme – et en l’occurrence la tension singulière qui provoque cette mise en demeure. Demeure que serait le livre. Un lieu donc. Un livre parfaitement architecturé ne volant pas son nom et qui se peut être signé. Quatre pièces le composent. Composent la demeure que l’écrivain, progressivement, bâtit sous nos yeux. Progressivement, oui. Car, à peine rentrer dans la matière du livre, nous sommes invités à cheminer de concert. Le narrateur, faudrait-il plutôt dire autant que l’auteur, se fait aussi bien arpenteur que navigateur. 

 

Nous publions ici quelques photographies de David Collin, prises en 2016 à Shillong (Inde), qui peuvent rentrer en résonance avec son texte "Frankenstein à Shillong" qui vient d'être édité dans le volume Vers les confins - voyages, dérives, épiphanies, chez Hippocampe éditions. Nous avons décidé de ne pas publier d'images au sein du livre, l'écriture suscitant par elle-même de nombreuses images mentales. Mais en guise d'appel, nous en réunissons quelques unes dans ce deuxième fil photographique numérique avec trois extraits du texte.

 

 


 

Une ville est un enchevêtrement d’énigmes, de signaux et de gestes. Shillong n’est pas indienne. On la croirait népalaise ou tibétaine. De hauts trottoirs rayés en noir et blanc ponctuent les pas, dessinent des pointillés dans la rue. À Shillong, on ne trouve pas les habituels repères culturels pour qui pense connaître l’Inde. Pas de temple ou si peu, les regards sont différents, les visages viennent d’ailleurs, les rythmes changent, les attitudes restent à déchiffrer. 

Shillong n’est pas une destination touristique, son nom n’évoque rien aux voyageurs, sa légende est à fonder ou à garder secrète. 

Chaque quartier est un organe, une respiration, une couleur. À deux pas de Laitumkhrah, le noir définit le quartier voisin. Comme dans le roman The Girl from Nongrim Hills, où Ankush Saikia raconte une histoire de trafic d’armes : guitariste de rock à Shillong, Bok aide son frère à se sortir d’une sale affaire.

Extrait de Vers les confins - voyages, dérives, épiphanies, livre paru chez Hippocampe éditions en février 2018 (postface de Claude Chambard).

 

Nous publions ici quelques photographies de David Collin, prises en 2008 à Shanghai, pouvant rentrer en résonance avec son texte "Shanghai Library" qui vient d'être édité dans le volume Vers les confins - voyages, dérives, épiphanies, chez Hippocampe éditions. Nous avons décidé de ne pas publier d'images au sein du livre, l'écriture suscitant par elle-même de nombreuses images mentales. Mais en guise d'appel, nous en réunissons quelques unes dans ce premier fil photographique numérique avec deux extraits du texte.

 

 

En revenant à Shanghai sept ans après ma première visite, je savais que les lieux du roman que j’écrivais s’en trouveraient fatalement métamorphosés. Certains d’entre eux avaient totalement disparu. Les lieux que je croyais avoir inventés étaient bien réels, et ceux auxquels je croyais dur comme fer s’étaient évaporés dans la brume humide et polluée de la métropole, dissous dans la mue incessante d’une cité qui n’avait de cesse de détruire, pour mieux reconstruire. Quelquefois à l’identique.

Extrait de Vers les confins - voyages, dérives, épiphanies, livre paru chez Hippocampe éditions en février 2018 (postface de Claude Chambard).