Entretien avec Antonio Moresco
Propos recueillis par Marie Fabre

 

 

Ce livre, Les Incendiés, arrive en France après La petite lumière et Fable d’amour. L’inspiration de ce roman, plus violent, plus proche d’autres de vos œuvres, comme Canti del caos (Chants du chaos, inédit en français), a peut-être pu surprendre ou dérouter vos lecteurs français. Comment définiriez-vous Les incendiés par rapport au reste de votre œuvre, à quel moment l’avez-vous écrit ? 

Les incendiés, qui est arrivé en France en troisième, après La petite lumière et Fable d’amour, est le premier livre qui est sorti en Italie. Ce livre m’a donc servi de  brise-glace pour cette saison de romans courts qui ont accompagné les longs travaux que j’étais en train d’écrire : c’est le livre qui, y compris du point de vue romanesque, m’a fait m’approcher de ce passage entre la vie et la mort, qui advient aussi dans les deux autres romans. Il m’est arrivé, en France, dans les rencontres que j’ai faites, de devoir expliquer le caractère impétueux et même extrême de l’action dramatique de ce livre, parce que certains lecteurs avaient accordé leur sensibilité à La petite lumière et se sont sentis déconcertés, tandis que d’autres ont préféré celui-ci. Alors, j’ai expliqué que comme n’importe quel être humain, un écrivain abrite à l’intérieur de lui-même toute une série d’inclinations, de sentiments : on ne peut pas demander à un auteur de s’amputer de sa complexité, y compris émotive. Et pour me faire comprendre, j’ai pris l’exemple du musicien. Par exemple, dans les musiques du XVIIIe, XIXe siècle, il y avait souvent trois mouvements : en général, le premier était l’allegro, le second l’adagio et le troisième, le menuet. Dans chacun de ces trois mouvements, le musicien exprimait un état d’âme impétueux, ou un état d’âme mélancolique-élégiaque, ou encore dansant, etc. Alors j’ai dit : vous voyez, Les incendiés est un allegro, et même un allegro con fuoco, dans ce cas-là ! La Fable est l’adagio et le menuet, c’est La petite lumière. Ca n’aurait pas de sens de demander à un musicien de faire l’andante, mais jamais le reste… Et puis, ces trois livres ont en commun quelque chose qui les relie profondément. Si on y regarde bien, ces trois histoires touchent à trois âges de la vie : dans La petite lumière il y a l’enfance, dans Les incendiés, la maturité, et dans la Fable, la vieillesse. Je n’y avais pas pensé en les écrivant, mais ils sont donc fortement liés entre eux et le lecteur, qui possède aussi en lui-même ces trois dimensions, ne doit pas avoir peur de passer de l’un à l’autre. Un écrivain ne peut pas faire des livres à la manivelle. Certains écrivains font des livres identiques les uns aux autres parce que le premier a plu, mais moi, non, je ne fonctionne pas comme ça. 

 

 

NUMERO 14 / ETE 2017
DOSSIERS "EMMANUEL HOCQUARD" et "NOUS"

160 pages / 20 x 26 cm
dos carré collé
13 euros

 

Tirage : 700 exemplaires
Imprimerie : Alpha (Peaugres, Ardèche)


ISBN : 9791096911042

 

DIFFUSION/DISTRIBUTION :
R-Diffusion (Strasbourg) 16 rue Eugène Delacroix 67200 Strasbourg
Tel +33 (0)9 65 29 35 98
Fax +33 (0)3 88 35 92 96
www.r-diffusion.org

 



 

Propos recueillis par Camille Paulhan

 

L’exposition « Soulèvements », présentée l’automne dernier au Jeu de Paume à Paris, a suscité plus de questions qu’elle ne prétendait apporter de réponses. Nous les avons posées à son auteur, Georges Didi-Huberman, après avoir pu constater les clivages forts qu’elle réussissait à faire naître entre ses spectateurs. L’idée magnifique de se pencher sur « le » soulèvement, « les » soulèvements politiques et populaires, peut se révéler complexe à exprimer dans le cadre d’une exposition, nécessaire choix entre des documents et des œuvres. Certains louent le travail de Georges Didi-Huberman, capable de faire naître des étincelles délicates, entre des réflexions sur les différents « Printemps » arabes et les poétiques élevages de poussière de Marcel Duchamp. D’autres se demandent si les représentations choisies, nécessairement archétypiques, n’enferment pas l’action politique dans le champ d’images devenues purs objets de contemplation. On aura préféré laisser au lecteur la possibilité de se forger sa propre opinion, qu’il pourra compléter par le dense catalogue de l’exposition. Les réponses de Georges Didi-Huberman ont été recueillies par courrier électronique fin novembre 2016, après une première rencontre pour préparer cet entretien.

 

 


    

Portrait d'Emmanuel Hocquard, par Bernard Plossu, 2007.



Dans le cadre du cycle consacré aux revues, organisé par Livraisons. Des revues en Rhône-Alpes et la Librairie Le Bal des ardents, présentation du numéro 14 de la revue Hippocampe (littératures, réflexions, arts visuels), et en particulier du dossier consacré au poète, traducteur et éditeur Emmanuel Hocquard.

 

par Camille Paulhan

 

« Au-delà des étoiles. Le paysage mystique de Monet à Kandinsky »
Musée d’Orsay - Jusqu’au 25 juin 2017

 

Tel est sans doute l’un des aspects les plus merveilleux du musée lorsqu’il réussit à vous faire voir sous un angle nouveau des œuvres que l’on pensait déjà connaître, parce qu’on les avait découvertes entre ses murs ou tout simplement parce qu’elles appartiennent à une histoire de l’art partagée. Et quand la joie de redécouvrir s’ajoute à l’éblouissement de découvrir des œuvres mystérieuses d’artistes dont vous n’aviez jamais entendu parler, le musée réussit sans doute son rôle de conducteur vers la contemplation et la réflexion. Pari réussi pour « Au-delà des étoiles. Le paysage mystique de Monet à Kandinsky » au Musée d’Orsay, dont le titre biscornu et à rallonge aurait pu faire craindre le pire mais qui offre tout au contraire une visite des plus engageantes, servie par une scénographie discrète.

L’enjeu de cette exposition, à la fois de taille humaine et rassemblant un nombre important d’œuvres de grande qualité, est de renouveler le regard sur la représentation du paysage au tournant du XXe siècle, représentation mise au service de l’expression de questionnements mystiques. En cinq grandes sections, l’exposition renouvelle considérablement le regard sur un genre pictural encore souvent méprisé et montre toute la puissance esthétique, politique, philosophique, religieuse ou même littéraire que le paysage peut revêtir.

 

 

PARU LE 12 JUIN 2017

 

Bruno CARBONNET

Cloaque

Conte / 88 pages / 14 x 21 cm / 13 euros
ISBN : 979-10-96911-03-5

 

 

« C’est la fin de la voie douloureuse, la fin de l’eau muette, la fin de la plainte. Les réverbérations blafardes de la surface ont disparues. Les âmes entendent des tambours légers et les clochettes fouettés dans les courbes des gouttes d’eau d’une autre mer. L’immense ombre inconnue devient clarté. Là le navire creux s’évanouit et se transpose. Le vaisseau mute en une haleine, une ventilation. Une respiration sur l’île de roches noires, sur l’ancien volcan. C’est là qu’elle émerge. C’est là qu’elles surgissent. »


par Camille Paulhan

 

Intrigante intuition de la commissaire Léa Bismuth, qui nous avait déjà habitués à des expositions organisées autour d’un objet littéraire, que de se pencher sur la figure de Georges Bataille : trois expositions sont ainsi envisagées au centre d’art Labanque (Béthune) jusqu’en 2019, sous le titre général La traversée des inquiétudes. La première, Dépenses, s’appuie sur La part maudite (1949), sans qu’il soit pour autant question d’illustrer l’ouvrage ou même de proposer une recontextualisation savante de la pensée de l’auteur. Il s’agit plutôt de se laisser dériver en quatre chapitres (énergie, excès, don et rituel), dans le cadre paradoxal des lieux, à savoir une ancienne succursale de la Banque de France, respirant plus le secret et la discrétion que l’opulence et le luxe. 

En ce sens, le magnifique texte de Marcel Duchamp imaginant, comme s’il s’agissait d’une possible invention pour le concours Lépine, un « transformateur destiné à utiliser les petites énergies gaspillées » du corps (rire, larmes, étirement, bâillement, éternuement…), affiché dès l’entrée de l’exposition, donne bien le ton. Nous sommes là dans un registre symbolique, et les artistes de Dépenses dont les œuvres sont les plus marquantes ne sont pas forcément ceux qui cherchent le plus à impressionner, mais au contraire ceux qui tissent autour de ce symbolisme de minces toiles fragiles. Ainsi, aux bavardes peintures de sang de Laurent Pernot ou à la didactique vague de blé émergeant d’un coffre-fort de Gilles Stassart, on préfèrera les matérialités complexes mises en jeu par d’autres : c’est, par exemple, l’odorante graisse d’un mouton sacrifié, aux flaveurs douceâtres, que présente Mounir Fatmi sur un austère cadre de métal. Ou encore les vibrants papiers de soie brûlés que Manon Bellet a disposés sur le mur et qui volètent dès qu’un visiteur s’approchent d’eux. Voire les arbres morts de Lionel Sabatté dont les pâles floraisons opalescentes se révèlent composées – pour peu que l’on prenne la peine de s’en approcher de plus près – de résidus corporels d’habitude peu ragoûtants mais ici réunis avec délicatesse.