Nous publions ici quelques photographies de David Collin, prises en 2016 à Shillong (Inde), qui peuvent rentrer en résonance avec son texte "Frankenstein à Shillong" qui vient d'être édité dans le volume Vers les confins - voyages, dérives, épiphanies, chez Hippocampe éditions. Nous avons décidé de ne pas publier d'images au sein du livre, l'écriture suscitant par elle-même de nombreuses images mentales. Mais en guise d'appel, nous en réunissons quelques unes dans ce deuxième fil photographique numérique avec trois extraits du texte.

 

 


 

Une ville est un enchevêtrement d’énigmes, de signaux et de gestes. Shillong n’est pas indienne. On la croirait népalaise ou tibétaine. De hauts trottoirs rayés en noir et blanc ponctuent les pas, dessinent des pointillés dans la rue. À Shillong, on ne trouve pas les habituels repères culturels pour qui pense connaître l’Inde. Pas de temple ou si peu, les regards sont différents, les visages viennent d’ailleurs, les rythmes changent, les attitudes restent à déchiffrer. 

Shillong n’est pas une destination touristique, son nom n’évoque rien aux voyageurs, sa légende est à fonder ou à garder secrète. 

Chaque quartier est un organe, une respiration, une couleur. À deux pas de Laitumkhrah, le noir définit le quartier voisin. Comme dans le roman The Girl from Nongrim Hills, où Ankush Saikia raconte une histoire de trafic d’armes : guitariste de rock à Shillong, Bok aide son frère à se sortir d’une sale affaire.

Extrait de Vers les confins - voyages, dérives, épiphanies, livre paru chez Hippocampe éditions en février 2018 (postface de Claude Chambard).

 

Nous publions ici quelques photographies de David Collin, prises en 2008 à Shanghai, pouvant rentrer en résonance avec son texte "Shanghai Library" qui vient d'être édité dans le volume Vers les confins - voyages, dérives, épiphanies, chez Hippocampe éditions. Nous avons décidé de ne pas publier d'images au sein du livre, l'écriture suscitant par elle-même de nombreuses images mentales. Mais en guise d'appel, nous en réunissons quelques unes dans ce premier fil photographique numérique avec deux extraits du texte.

 

 

En revenant à Shanghai sept ans après ma première visite, je savais que les lieux du roman que j’écrivais s’en trouveraient fatalement métamorphosés. Certains d’entre eux avaient totalement disparu. Les lieux que je croyais avoir inventés étaient bien réels, et ceux auxquels je croyais dur comme fer s’étaient évaporés dans la brume humide et polluée de la métropole, dissous dans la mue incessante d’une cité qui n’avait de cesse de détruire, pour mieux reconstruire. Quelquefois à l’identique.

Extrait de Vers les confins - voyages, dérives, épiphanies, livre paru chez Hippocampe éditions en février 2018 (postface de Claude Chambard).
 

 

par Michel Ménaché

 

Julien Delmaire
Minuit, Montmartre
Paris, Grasset, 2017, 224 p., 18 €

 

Julien Delmaire, poète, slameur, s’est fait connaître avec un premier roman, Georgia (Grasset, 2013) qui a remporté le Prix de la Porte Dorée. Son deuxième récit, Frère des astres (Grasset, 2016) a reçu le Prix Spiritualité d’aujourd’hui. De livre en livre, cet auteur singulier, né en 1977, affirme ses dons exceptionnels de conteur-poète. Dans Minuit, Montmartre, il s’est inspiré de la dernière période de la vie du peintre et caricaturiste anarchiste Théophile Alexandre Steinlen, à partir de l’irruption dans son atelier de Masseïda, jeune femme sénégalaise en détresse, exilée et malmenée depuis l’enfance, qui deviendra, dès 1909, son modèle, sa gouvernante et enfin sa légataire. Le récit est rythmé, très visuel, grâce à des images aux tonalités noires ou flamboyantes. Delmaire campe les modèles du peintre tels qu’on les découvre dans l’œuvre de l’artiste.

Mais, surtout, Delmaire excelle à les mettre en mouvement dans le Montmartre «Belle Époque» du stupre et de la misère, de la révolte libertaire avant, pendant et après les désastres de la Grande Guerre…

Quand elle apparaît dans la vie de l’artiste, Masseïda découvre un Steinlen passé de mode, découragé, «prolo de la mine de plomb», mis à l’épreuve d’un «hiver de vampire» tandis que «la misère se tenait aux abois»! La jeune femme, consciente que «son reflet dans le regard des mâles valait de l’or» se refuse à la prostitution mais accepte de «vendre son reflet» pour relancer le peintre. Le désir du vieil homme est sublimé en partage esthétique et charnel. Lui qui fut partisan de l’amour libre, devient possessif et jaloux. Ses dessins à nouveau se vendent sur les quais, s’exposent. Il renaît aux couleurs, à la peinture de chevalet: «Il fallait se jeter dans la fournaise, accepter le risque qu’impliquait la couleur, cette sorcière qui vous nouait les tripes, vous chavirait le cœur […] Ce que les tubes contenaient, c’était de la lave, des saisons liquides.» Entre désespoir et fascination, le nu palpite sur la toile: «Le ventre de Massa. Vésuve clandestin. Terre brûlée […] Les seins de Massa. Bijoux de la Terre. Ocre sombre. Ebonite. La couleur n’existait plus, pure condensation de l’obscur, elle ruisselait sur la toile comme sur le toit d’une prison.» Mais Masseïda ne vit pas une idylle avec le peintre, elle le soutient moralement, lui offre son corps et sa tendresse, «caresses pour supporter le monde.» Au dehors, elle est confrontée quotidiennement au racisme ordinaire, à la violence des maquereaux. Elle découvre aussi l’ardeur du désir, avec le Martiniquais Pampelune, gigolo homosexuel, modèle et prostitué à ses heures, qu’elle perdra, engagé volontaire dans les rangs des tirailleurs noirs au service de la grande boucherie patriotique. Elle s’abandonne de plus en plus souvent à l’absinthe…

 

par Alexandre Mare

 

Colson Whitehead
Underground Railroad
Traduit de l'américain par Serge Chauvin, Albin Michel, 416 p., 22,90 €



Ce sont de longs tunnels sans lumière, sans aucun panneau, sans aucun paysage à regarder si ce n’est les parois interminablement sombres des entrailles de la terre. Ce sont des milliers de kilomètres dont l’on ne sait pas grand chose, creusés par l’on ne sait pas qui, depuis l’on ne sait trop quand. Des milliers de kilomètres creusés dans le sol des états-Unis, d’où l’on accède, de part en part d’un réseau, en soulevant des trappes, dissimulées le plus souvent sous un tapis dans une pièce de quelques maisons isolées. Et, en bas de marches abruptes taillées à même la roche, ce sont des rails, des aiguillages rudimentaires, des locomotives, des wagons plus ou moins confortables, des conducteurs, des gares sommaires et des quais – allant du plus simpliste au plus savamment aménagés si le propriétaire de la maison du dessus est un passionné de décoration. Tout cela, c’est un réseau. Un chemin de fer clandestin qui permit à des milliers d’esclaves, de se sauver des états ségrégationnistes pour remonter vers les états du Nord, avec le Canada pour horizon. 

Si ces tunnels de l’underground raillroad sont une légende, il n’en ont pas moins existés et servent au décor du sixième roman du new-yorkais Colson Whitehead qui en fait un réseau sans doute plus organisé, plus construit et plus souterrain qu’il ne l’était. Il a fallu, raconte Whitehead, seize années pour qu’il ose se lancer dans ce grand récit. Seize ans, c’est justement l’âge de la fille de Mabel, Cora, l’héroïne de cette histoire. Comme sa mère avant qu’elle ne réussisse à s’échapper, Cora ramasse le coton dans la ferme Randall, tenue à coup de trique, durant la dernière période de la préhistoire américaine, la guerre de Sécession. Dans les années 1850, dans l’état de Georgie comme ailleurs dans le Sud, Il n’y a que trop de place à la solitude dans les champs de coton où le commerce esclavagiste est florissant. La Georgie, pour mémoire, c’est cet état du Sud calme et paisible qui sert de décor à Autant en emporte le vent. Plutôt: calme et paisible pour toute famille dominante blanche. Et puis, seize ans, c’est aussi l’âge de Scarlett O’Hara, l’héroïne agitée du roman de Margaret Mitchell publié il y a tout juste 80 ans – et l’on ne pourrait imaginer que ces coïncidences seraient fortuites pour ces deux livres qui ont reçu chacun le prix Pulitzer.