par Jindra Kratochvil Envie d'une autre journée désespérément ensoleillée? Envie d'un moment de pur bonheur supplémentaire sur une terrasse de café puisqu'il faut, décidément, profiter de la vie? Sincèrement - n'y a-t-il pas de quoi ressentir une sorte de malaise à aborder, une fois de plus, ces sujets visiblement épuisés, à savoir les récits des déplacements géographiques et des péripéties touristiques, le tout ponctué de l'incontournable « ça fait du bien »? Fort heureusement, la monotonie estivale est finie, tant mieux. Enfin la pluie, le brouillard et la nuit en plein jour qui vous apporteront le soulagement tant attendu. Ainsi, vous ne serez plus obligés de chercher des excuses pour rester chez vous, ce qui est, en soi, déjà réconfortant. Et peut-être apprécieriez vous de retrouver des moments plus sobres et plus subtils, propices à l'écoute des musiques discrètes et moins agitées. A ce titre, nous saluons la clarinettiste Béatrice Berne et la sortie de son nouvel album Dédicaces, entièrement consacré à son instrument de prédilection, mais en premier lieu, à son jeu instrumental exceptionnel. A travers les compositions qui lui ont été dédiées par Daniel Meier, Gilles Raynal et Jean-Marc Jouve, Béatrice Berne approfondit des univers musicaux bien distincts mais construits autour d'une contrainte commune particulière: l'écriture pour un instrument seul et l'ouverture fondamentale sur son potentiel sonore enfoui. Car, pour un instrument, c'est un véritable moment de grâce que de pouvoir sortir d'une orchestration d'ensemble, où, trop souvent, il se voit réduit à un rôle parmi d'autres... Il en va autrement dans les pièces de Meier, Raynal et Jouve, qui, en tant que fines dédicaces, offrent à la clarinette le loisir (et la contrainte) de jouer autant de rôles à la fois, jusqu'au privilège de se rendre elle-même méconnaissable. Élégantes démonstrations du fait qu'un monologue n'est pas synonyme d'une solitude navrée, mais tire au contraire sa force de la sobriété des moyens, afin d'arriver au point précis où les différents paramètres musicaux (timbre, hauteur, durée, intensité) se confondent avec la composition elle-même, sans toutefois se soumettre à une quelconque forme abstraite purement extérieure. De toute manière les compositions en question ne l'exigent pas, et se réjouissent au contraire du caprice de l'instrument qui, sans les trahir, n'hésitera pas à s'aventurer dans les domaines qui leur demeurent inaccessibles, car appartiennent à l'irréductible sonorité de la matière. En cela, elles font preuve d'une lucidité remarquable, et le jeu de Béatrice Berne excelle précisément sur cette frontière incertaine mais parfaitement complice. Assurément, tout cela est une affaire de profonde complicité musicale où l'on ne sait plus vraiment distinguer la part de la composition, la part du jeu instrumental, et la part de l'instrument lui-même. Arrêtons maintenant ces beaux discours, qui risquent fort de nous réexpédier à une terrasse de café, et disons nous que ce disque est exactement la bonne excuse que nous cherchions, il y a quelque temps, pour nous soustraire à l'agitation estivale finissante.

Extrait (1'10''): B. Berne / D. Meier - Espace irisé pour clarinette en la et clarinette basse (lien) Présentation du disque sur le site du label Polymnie

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Photographie Gaudin Ramet