Éditorial : Penser l'exposition

 

Durant son séjour genevois, à la fin de la guerre, Alberto Giacometti entre dans une période de doute qui l’empêche de sculpter. Il parvient seulement à réaliser quelques figurines de plâtres dans sa chambre de l’Hôtel de Rives, de très rares témoins d’une recherche inaboutie dont il détruisit quasiment la totalité des exemples avant son retour à Paris. A Genève, Giacometti côtoyait Albert Skira, célèbre éditeur de livres d’art et de la revue surréaliste Minotaure (1933-1939), qui lança à l’automne 1944 un nouveau périodique pluridisciplinaire intitulé Labyrinthe. Alberto aide à la mise en pages du journal mensuel, participe aux discussions animées entre Balthus et André Malraux, et y contribue à trois reprises en rédigeant des articles. Le plus célèbre et sans doute le plus spectaculaire reste celui publié dans le numéro 22-23 sous le titre « Le Rêve, le Sphinx et la mort de T. »[1]. Empruntant la forme fictionnelle, il établit une réflexion théorique sur son œuvre pour tenter de se libérer des impasses artistiques auxquelles il était confronté. Plusieurs de ces œuvres majeures des années 1946 à 1950 (Le Nez, La Tête sur tige...) sont en gestation dans ce texte qui revient sur ses expériences surréalistes avec la mise en scène d’un rêve, sur son malaise face aux femmes avec la description de scènes au bordel parisien Le Sphinx, et sur son approche de l’existentialisme passant par la découverte d’un cadavre. Le récit est discontinu et ne répond à aucune logique chronologique : les événements sont des blocs placés en parallèle sur un même disque tournant. Bien qu’il ressente le besoin d’amorcer sa réflexion à partir du médium littéraire, Giacometti transcrit spatialement son projet dans un dessin constitué d’un grand disque divisé en quartiers de micro narrations et structurés de stèles élevés en face de chaque fragment. Cette plateforme mobile permet d’entrer dans le récit à n’importe quel moment et de sélectionner de manière aléatoire une organisation possible des différents segments[2]. Dans une lettre d’août 1959, André Breton sollicite Giacometti afin qu’il « donne forme à ce projet » grandeur nature pour l’exposition surréaliste. Breton voyait certainement dans ce projet, finalement avorté, l’invention et l’aboutissement d’une œuvre, mais il nous semble que s’y joue une réflexion plus complexe autour du vecteur qui mène de l’idée, du concept, à la concrétisation spatiale d’une réflexion intellectuelle sur une thématique.

Les enjeux de ce numéro sur la question de l’exposition gravitent autour du disque de Giacometti qui met en espace relativement simplement des concepts. Une exposition n’est pas seulement un alignement d’œuvres ou la présentation simultanée d’objets dans un même lieu. L’exposition doit produire du sens dans les rapports spatiaux qu’elle établit et des notions théoriques doivent être étayées par une installation particulière des objets dans l’espace. Elle doit être profondément marquée par le choix d’une forme qui affirme un parti pris et un positionnement intellectuel face au sujet. Le médium particulier qu’est l’exposition, aujourd’hui normalisé par une surabondance d’événements, doit transposer le plus fidèlement possible dans un cadre architectural, ce que les œuvres contiennent ou dégagent et les intentions qui ont présidé leurs créations.

Nous avons choisi de focaliser les contributions de ce numéro sur des cas précis d’expositions du XXe siècle pour échafauder une réflexion articulée par des objets d’études et non par des concepts : la confrontation des essais et documents devant nourrir des problématiques déjà largement abordées dans des ouvrages de références tel que le numéro 17-18 des Cahiers du Musée national d’art moderne consacré à « L’œuvre et son accrochage ». Nous introduisons le cahier thématique par un entretien réalisé avec Jean-Hubert Martin dont les propos rétrospectifs sur sa manière de concevoir une exposition ouvrent à différents champs travaillés dans d’autres textes. Un cahier documentaire établit un focus sur les photographies de Denise Bellon prises durant des expositions surréalistes, tandis que Rémi Parcollet travaille la question de la vue d’exposition et du lien entre exposition et catalogue. Un essai plus historique de Mayte García Julliard évoque les enjeux politiques et diplomatiques de l’exposition des chefs d’œuvres du Prado au Musée d’art et d’histoire de Genève tandis que Nina Léger se penche sur l’exposition institutionnelle de collections privées en principe réservées au cadre domestique... L’entretien avec le philosophe et musicologue Peter Szendy, historien de l’écoute, donne à penser le thème de l’exposition avec d’autres instruments méthodologiques qui permettent de quittes le champs des arts visuels pour celui de la littérature ou de la philosophie. Dans les « marges » de ce numéro, nous publions un ensemble de documents importants sur le visage et son exposition au regard. Le portrait de Levinas par Jean-Marc de Samie envoyé à Maurice Blanchot et une lettre de Blanchot répondant à cet envoi ouvrent les réflexions à d’autres champs.

Comme la plateforme tournante définie par Giacometti, cette livraison mesurant la tension entre le discours et la concrétisation spatiale de la réflexion doit être traversée sans respecter l’ordre des chapitres. (G.P.)

 

[1] En 2009 au Musée Rath de Genève, une importante exposition sur le journal Labyrinthe a mis en évidence le rôle d’Alberto Giacometti auprès d’Albert Skira. Pour la première fois, l’ensemble des manuscrits connus pour « Le Rêve, le Sphinx et la Mort de T. » étaient rassemblés. Commissariat Gwilherm Perthuis et Stefan Zweifel.

[2] Pour lire les textes de Giacometti publiés dans Labyrinthe se reporter à Alberto Giacometti, Ecrits, Paris, Hermann, 2007. Pour découvrir l’un des manuscrits qui mêlent texte et spatialisation graphique des événements (facsimile), voir Donat Rütimann, Le Rêve, le Sphinx et la mort de T., Zurich, Scheidegger & Spies, 2006.

 

Sommaire complet

 

EXPOSITION

Jean-Hubert Martin / Rencontre avec un inventeur d'exposition (entretien)

Mayte Garcia Julliard / La collection du Prado à Genève en 1939

Jérôme Glicenstein / The Family of Man (Edward Steichen)

Rémi Parcollet / Surexposition

Jean-Max Colard / Immatérialité de l'exposition

Salomon Zeitoun / Architecture et performance 

Denise Bellon / Portfolio (exposition surréaliste 1938)

Blandine Jolibois / Le cadre et l'exposition

Thibault Carles / Philippe Parreno

Rémy Zaugg / S'effacer

Nina Leger / Collections privées et musée

Fanny Schulmann / Harald Szeemann

Peter Szendy / Entretien

Delphine Balley / Photographies

 

EN MARGE

David Collin / Pasolini

Gérald Moralès / Jean-Pierre Cometti

Jean-Marc de Samie / Blanchot/Levinas

 

NOTES de LECTURE

Eric Combet, Gérald Moralès, Rose-Marie Pagnard, Rodolfo Walsh, Roberto Bolano, Eric Chauvier, Catherine Pavlovic, Matthias Zschokke, M.-H. Caraës, Philippe Artières, Roger Dadoun, Mathias Enard, James H. Rubin, Jean-Baptiste Del Amo...

 

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