Éditorial : Recherches aux antipodes

 

En 2007, pour la 52e édition de la Biennale de Venise, l’événement le plus important au niveau mondial pour la création contemporaine, la Nouvelle-Zélande n’avait pas de pavillon national éphémère. Exceptionnellement le pays ne disposait pas d’espace de représentation dans une église déconsacrée et ne pouvait pas non plus montrer d’artistes aux Giardini puisque la Nouvelle-Zélande ne possède pas de pavillon national permanent. Les éditions JRP-Ringier eurent alors l’idée de publier un catalogue coordonné par huit commissaires d’expositions anglo-saxons autour d’une sélection d’artistes néo-zélandais qui leur semblaient nécessaires à valoriser et à confronter. L’exposition de papier permettait de rassembler des propositions artistiques et des générations d’artistes très différentes, puis de prendre des risques dans la manière de les faire dialoguer. Les ambitions, les clichés, les préoccupations spécifiques, l’attachement à la culture maorie ou au contraire les tentatives d’inscription dans le monde de l’art international sont autant de variantes qui scandent les pages de ce catalogue intitulé Spéculation. Le grand sculpteur Bill Culbert qui travaille la diffusion de la couleur dans l’espace avec des néons voisine les peintures gestuelles de Judy Millar, les propositions minimalistes et conceptuelles de Julian Dashper succèdent aux recherches photographiques de Yvonne Todd… Au-delà de l’intérêt documentaire que représente ce catalogue et de la possibilité qu’il offre de dresser un panorama nuancé de l’art contemporain des années 2000 en Nouvelle-Zélande, il prend un sens tout particulier dans une réflexion qui serait à mener sur la présence de la création de ce pays très lointain sur la scène artistique internationale. Ce livre établit un état des lieux et pose la question de l’image que la Nouvelle-Zélande doit produire à l’étranger et tout particulièrement à la Biennale de Venise. Cette interface scrutée de près par le monde entier est un lieu stratégique qui mêle des enjeux artistiques à des ambitions politiques, économiques et diplomatiques. Quelle image le « pays du long nuage blanc » souhaite-t-il délivrer aux yeux du monde en matière culturelle ? Les relations avec les populations maories et la préservation de la diversité culturelle au sens le plus large étant des enjeux majeurs et moteurs dans la politique du pays. Comment se positionner sur la plateforme la plus pointue de l’art contemporain lorsqu’il est possible d’en faire partie tout en ne disposant pas d’un véritable espace reconnu dans le secteur des pavillons ? Il semblerait que les autorités tentent de pénétrer la scène de l’art mondialisée mais sans en avoir encore les moyens. Comment interpréter l’organisation de spectacles avec des groupes traditionnels maoris devant la basilique Saint-Marc durant les jours d’ouverture de la Biennale ? Sans pouvoir répondre immédiatement à ces interrogations complexes, nous espérons donner dans ce numéro consacré à la Nouvelle-Zélande quelques indices solides.

La Nouvelle-Zélande est le territoire important le plus éloigné de tout le globe par rapport à l’Europe. La dimension du voyage, de la fuite, de la quête de l’ailleurs est omniprésente dans l’imaginaire. Les distances et les temps sont très différents de nos repères européens. Charles Frederick Goldie et Louis John Steele ont peint à la fin du XIXe siècle une scène de naufrage représentant les Maoris arrivant en Nouvelle-Zélande (Auckland City Art Gallery). Le Radeau de la Méduse de Géricault prévaut comme modèle pour l’organisation formelle du tableau. La culture occidentale n’a cessé d’imprégner la construction d’un ailleurs. Ce dialogue est au cœur de notre projet éditorial autour des espaces insulaires.

Nous n’avons pas souhaité travailler dans les mêmes directions que les revues et événements qui sont nés depuis 2006 autour de ce pays. Nos préoccupations se sont détachées de la littérature strictement contemporaine pour mieux pénétrer des problématiques communes à plusieurs disciplines et qui transparaissent autour de modalités assez variées. La question de la proximité linguistique avec l’Angleterre ou les États-Unis et de l’éloignement géographique considérable est un des axes qui traverse la revue. Par ailleurs, l’altérité et la gestion de la différence est un deuxième champ sur lequel les différentes contributions s’arrêtent (en particulier dans la relation aux populations autochtones). Enfin, l’imaginaire et la mémoire sont des espaces décisifs dans plusieurs textes et accompagnent la poésie qu’entend cette île lointaine très mal connue en France. Notre réflexion est très lacunaire et reste limitée par l’espace restreint, mais nous n’ambitionnons à aucun moment de dresser un portrait exhaustif de la Nouvelle-Zélande. L’approche par petites touches que nous proposons doit favoriser des connivences, des échanges et des prolongements que nous développerons en particulier sur notre site internet qui progressivement va s’affirmer comme une véritable plateforme d’actualité culturelle.

En marge de notre dossier principal, nous publions quelques contributions librement rassemblées en vue de prolonger des fils thématiques ou intellectuels suggérés et abordés dans de précédents numéros. Nous éditons ainsi en diptyque deux textes courts d’Enrique Vila-Matas, un article sur l’auteur pornographe vénitien Baffo afin de suivre nos travaux sur Casanova, puis une contribution sur une photographe contemporaine qui inscrit la revue comme lieu de débat récurrent dans le domaine photographique. (G.P.)

 

Sommaire complet

 

NOUVELLE-ZÉLANDE

Charles Juliet / Entretien

Samuel Butler / Traduction inédite

David Collin / Mémoire des Maoris

Georges Bureau / Paraterre Matchitt

Alice Braun / Janet Frame

Pierre Rissient / Jane Campion (entretien)

Len Lye / Portfolio

Bruce Russell / Entretien (par Élodie Lesourd)

Élodie Lesourd / Hyperrockaliste (entretien)

Gilles Montelatici / Katherine Mansfield

Camille Paulhan / Jérôme Allavena

 

EN MARGE

Julia Hountou / Une théâtre silencieux

Jean-Claude Hauc / Zorzi Baffo

Enrique Vila-Matas / Texte inédit

 

NOTES de LECTURE

Hermann Nitsch, Franco Moretti, Jean-Claude Hauc, Florent Danne, Michelle Porte, Jean-Luc Brisson, Joël Jakubec.

 

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