Y a-t-il un signe plus infaillible du fait que les choses, en ce qui concerne notre planète, touchent à leur fin ?
Karl Kraus, Fantasmagories de l’enfer (1913)[1]

 

Vienne, café Impérial, septembre 1913. Karl Kraus, l’écrivain satiriste, directeur et unique rédacteur de la revue Die Fackel depuis la fin 1911, est présenté à la Baronne Sidonie Nadherny von Borutin, grande amie de Rainer Maria Rilke. De cette rencontre naîtra une liaison amoureuse électrique et épistolaire qui durera jusqu’à la mort de Kraus. Elle serait indirectement[2] à l’origine d’un vaste projet d’écriture qui se « cristallise » en 1915 en Suisse, Les Derniers jours de l’humanité, dont la première version ne sera publiée qu’en 1919 ; un livre un  Kraus décrit l’ampleur de la destruction dont l’Europe entière est la proie durant la Première Guerre Mondiale, et le processus implacable qui mène à la barbarie. Il est assez remarquable que la lucidité prophétique de Kraus, étayée par sa lecture quotidienne de la presse viennoise, l’ait amené à penser aux fondements de ce livre dés 1913, l’année où les grandes puissances, constituées en alliances antagonistes en 1907, commencent à jouer avec le feu, où la presse s’empare de la moindre étincelle pour allumer des brasiers, et où l’Europe se prépare sans (vouloir) le savoir à un grand dérèglement[3].

 

A 1914-1, des faits microscopiques commencent à changer le monde, à faire définitivement basculer le Monde dans une période révolutionnaire sanglante, qui embrasera tout le XXème siècle. Révolution sociale, idéologique, révolution artistique (« avant-garde ») et guerrière tandis que la gigantesque machine industrielle broie déjà les hommes depuis la fin du siècle précédent. En 1914-1, Freud et Jung rompent leurs relations, amicales et intellectuelles. Un autre type de guerre est déclarée, une guerre des idées, de l’esprit. En 1913, Freud publie Totem et tabou, un véritable « acte de séparation »[4] avec celui qu’il nommait le « gredin névrotique »[5], livre contemporain aux ferments du Liber Novus, Le Livre rouge de Jung, fresque flamboyante digne d’un grimoire médiéval, hantée, proche des visions de William Blake, et mélangeant textes calligraphiées, mandala (« pérégrination autour du centre »), et peintures cataclysmiques. Livre, issu d’une crise et marquant la séparation avec Freud, qui décidera d’une destinée, de la tentative abyssale d’explorer les profondeurs de son propre inconscient[6]. Deux conceptions opposées – en apparence - de la psychanalyse, deux tonalités intérieures, deux pensées empruntent des chemins radicalement différents pour aller au cœur de l’inconscient. Une scission parmi d’autres, mais c’est déjà beaucoup plus que le battement d’aile d’un papillon qui provoque une tempête à l’autre bout de la planète. Les conséquences et les métamorphoses seront légion. Si certains décèlent dans les visions psychédéliques et littéralement volcaniques[7] du Livre Rouge-sang de Jung, l’annonce prophétique des carnages à venir[8], on peut se demander, sans pour autant réduire sa pensée à cette unique projection, si la réflexion de Freud sur le sentiment d’appartenance, excessif dans certains cas, d’une tribu à un totem ne préfigure pas d’autres catastrophes à venir. Relevons par ailleurs, que malgré de nombreuses proximités et après avoir pris sa défense, Kraus rompt aussi avec Freud dès 1907, et publie en novembre 1913 un essai qui fustige la psychanalyse : Psychologie non autorisée.

 

Qui sont les visionnaires d’un temps qui précède la catastrophe ? Temps troublé où quelques esprits lucides tel Karl Kraus, derrière l’écran de fumée des folles festivités, de l’éloge de la vitesse et des acrobaties aériennes, des inventions technologiques à répétition chantées par la presse, devinent ce qui dysfonctionne, comment s’élabore peu à peu une machine périlleuse qui s’appuie précisément sur l’ignorance, le goût du grand spectacle et le culte de la rumeur. Kraus fait mieux que deviner, il sait lire, et décrypte dans les journaux, les affiches et les belles paroles, le double langage destructeur qui se met en place[9] :

 

Il continuera de crier, et sa voix traversera les siècles à venir, jusqu’à ce qu’elle soit entendue. Et un jour, l’humanité devra la vie à Karl Kraus.
Adolf Loos (1913)[10]

 

Par la création et la publication régulière de la revue polémiste Die Fackel, Karl Kraus avait instauré, bien avant 1913, un lieu de parole libre dont il portait quasiment exclusivement la charge. Le mot pouvant s’entendre à double sens, tant l’art du manifeste est un art de combat. Par la parole. Mais en 1913, que se passe-t-il de nouveau ? On commence à regarder le monde autrement. On envisage le bouleversement global comme une forme du changement possible. Kraus fait partie des quelques intellectuels contemporains qui ont permis à quelques-uns d’étendre leur regard et leurs pensées, en analysant les mécanismes du langage, le processus de détérioration des mots et du sens des mots qui passait par la presse et ses propres compromissions[11]. Contrainte par aucune obligation thématique, par aucune nécessité d’épaisseur, mais guidée par les seuls faits et cataclysmes qui se produisent au sein de la langue, Die Fackel permet cette constante vigilance, prolongée bien plus tard, après la mort de Kraus, et avec une étonnante continuité et acuité, par les carnets que tient le philologue Victor Klemperer entre 1919 et 1945, et qui n’aura de cesse d’analyser la langue des nazis puis du troisième Reich[12]. Avec les mêmes procédés d’analyse des médias et des travestissements euphémisant de la langue allemande que Kraus.

Die Fackel prépara donc très tôt les consciences de ceux qui voulaient bien voir, et bien lire une parole, un ton, un processus de décryptage du Monde entamé bien avant le déclenchement de la Première Guerre Mondiale. Karl Kraus n’a cessé de mettre en garde ses compatriotes des dangers mortels de la dégradation qui contamine les mots. Toute destruction à venir ayant pour origine ce même laisser aller, qui conduira certains, et ils sont nombreux, à valider les pires actes barbares, passe d’abord par le langage. Entre 9000 et 38000 abonnés à Die Fackel suivaient les raisonnements de Kraus à Vienne, adhérant en quelque sorte à une certaine éthique, et bénéficiant d’une formation de l’esprit critique. Mais cela n’a pas suffit à enrayer un désir de guerre collectif exalté par la presse, à empêcher que ne se réalise la folle destinée d’une devise qui précipita la chute d’un Empire qui voulait dominer le Monde.[13]

 

En 1913, de manière souterraine ou publique, mais avec la certitude qu’elle s’approche, Kraus et Jung pressentent l’imminence de la catastrophe. Tandis que les noms de Staline, Trotsky et Hitler résonnent au même instant dans les cafés de la capitale autrichienne, dans une étonnante synchronicité prophétique chère à Jung[14].

David Collin

 

Ce texte a été publié une première fois dans le n° 9 de la revue Hippocampe.

Écouter "Le Labo", émission produite par David Collin sur RSR/Espace 2 :
l'émission du 16 février 2014 (20h-22h) est consacrée à Karl Kraus.
http://www.rts.ch/espace-2/programmes/le-labo/

 

 

 

Notes :

[1] Cité par Jacques Bouveresse dans Satire et prophétie : les voix de Karl Kraus, banc d’essais, Agone, 2007, p.123. (KRAUS)

[2] Cf. Elias Canetti, Le Nouveau Karl Kraus in La Conscience des mots, Albin Michel, 1984, pp.291-317.

[3] Jacques Bouveresse à propos de Karl Kraus : « En mai 1913, les informations, les supputations et les commentaires approximatifs, évasifs et parfois totalement contradictoires que publient les journaux à propos d’une démonstration navale à la laquelle se sont livrés un certain nombre de puissances européennes dans les Balkans, lui inspirent la réflexion suivante : le sang est en toutes circonstances nécessaire. Les peuples barbares en ont besoin pour entrer enfin en possession de la phrase [die Phrase] ; nous, pour nous laver de la couche de la phrase. », KRAUS, p.138-139. Cf. une chronique de Kraus datée de 1913, Die Katastrophe der Phrasen (La Catastrophe des phrases, KRAUS, p.128) ; qui ajoute : «(le) triomphe de la phraséologie creuse (…) permet de nier et de transformer à volonté la réalité ».

[4] Cf. préface de Totem et Tabou, Folio-essai, Gallimard, 2010, p.17, où François Gantheret cite Freud dans un échange de lettre avec Ferenczi, à propos de la parution de Totem et Tabou (clairement en opposition avec Jung) : « Dans la dispute de Zurich, cela viendra à point, cela va nous séparer comme fait un acide avec un sel. »

[5] Ibid., p.18.

[6] Pour Jung, l’inconscient est marqué par l’ensemble de la tradition mythologique et spirituelle de l’humanité, un inconscient collectif qui domine notre intériorité. (Cf. Charles Méla et Sanu Shamdasani, C.G.Jung, le rouge et le noir, exposition à la Fondation Bodmer à Cologny, du 26.11.2011 au 25.03.2012)

[7] « Quand j’étais jeune, ma finalité était de réaliser quelque chose dans ma science. Ensuite je fus envahi/débordé par ce torrent de lave, et son feu donna une nouvelle forme et un nouvel ordre à ma vie… », Le Livre rouge, éditions L’Iconoclaste/La Compagnie du Livre Rouge, 2011 (JUNG).

[8] Jung est convaincu dès le déclenchement de la Première Guerre Mondiale par le caractère prémonitoire de ses écrits. Même si l’écriture du Livre rouge s’étend de 1913 à 1930.  JUNG,  p. 198-199, 230 :

Il advint en octobre de l’année 1913, alors que j’effectuais un voyage seul, que je fus soudain, en plein jour, assailli par une vision : je vis un flot immense recouvrir tous les pays de pleine septentrionaux (…). Les flots s’étendaient de l’Angleterre à la Russie, et des côtes de la mer du Nord presque jusqu’aux Alpes. Je vis les vagues jaunes, les débris flottants et la mort de milliers et de milliers de personnes.

Cette vision dura deux heures environ, elle me troubla et me donna des nausées. J’étais incapable de l’interpréter. Deux semaines s’écoulèrent, puis la vision se reproduisit, avec encore plus de violence que la première fois. Et une voix intérieure dit : « regarde bien, c’est tout à fait réel, et il en sera ainsi. » Je me battis à nouveau (…) avec cette vision, mais elle ne me lâcha pas. Elle m’abandonna épuisé et troublé. Et je pensais que mon esprit était tombé malade.

A partir de ce moment, la peur d’un évènement épouvantable, imminent, revint. Une fois je vis aussi un mer de sang recouvrant les pays septentrionaux.

[9] Comme le relève Sanu Shamdasani dans son introduction au Livre Rouge de Jung, dans les années qui précèdent la Première Guerre Mondiale, « des images d’apocalypse se répandent dans les arts et la littérature (…) dés 1912, Wassily Kandinsky écrit des textes sur la catastrophe universelle qui se prépare. De 1912 à 1914, Ludwig Meidner peint une série de « Paysages apocalyptiques » représentant des villes en ruines, des cadavres et des émeutes. L’époque est à la prophétie. »(JUNG, ibid.)

[10] Epigraphe de l’avant-propos de Jacques Bouveresse, KRAUS, p.9.

[11] En cela Freud et Jung s’associent à la démarche de Kraus, donnent de nouvelles approches de lectures des dérèglements de la vie intérieure, en passant aussi par le langage et son analyse.

[12] Cf. Victor Klemperer, L.T.I., La Langue du IIIème Reich, Agora, Press Pocket, 2003.

[13] La devise de l’Empire austro-hongroise, connue sous l’abréviation AEIOU, Austriae est imperare orbi universo (il appartient à l’Autriche de commander au monde entier), fut raillée par Kraus, qui la transforma en «Austria (erit) in orbe ultima (L’Autriche sera la dernière au monde) », KRAUS, p.27.

[14]« J’entends pas synchronicité les coïncidences, qui ne sont pas rares, d’états de fait subjectifs et objectifs qui ne peuvent être expliqués de façon causale, tout au moins à l’aide de nos moyens actuels. », in C.G.Jung, Les Racines de la conscience, Le Livre de poche, 1995 (1954), p. 528.