Les premières années du XXIe siècle ont vu la résurgence du dessin – et des arts graphiques en général – sur la scène artistique française et européenne. Peu considéré dans les années 1990, le dessin est aujourd’hui un domaine particulièrement foisonnant dans la création contemporaine. De très nombreux artistes dessinent ou pratiquent l’estampe à la fois pour expérimenter, pour fonder leurs recherches esthétiques, ou pour prolonger leurs autres travaux (installations, sculptures, vidéos…). Mais certains ont même érigé le dessin comme leur seul et unique terrain artistique. Cette réévaluation des œuvres sur papier a été soutenue, du côté du marché, par la création de foires et de galeries spécialisées, puis par la formation de collections privées dédiées au dessin ; d’un point de vue intellectuel, par l’organisation de plusieurs expositions institutionnelles et l’édition d’au moins quatre revues totalement dédiées au dessin contemporain. Depuis sa création en 2007, le salon Drawing Now (Paris) rencontre un très grand succès tant public, que critique ou commercial. Profitant de la dynamique du mois du dessin (mars), sous la direction artistique de Philippe Piguet, ce salon qui réunit plus de 80 galeries internationales a eu un rôle déterminant dans ce regain d’intérêt pour le dessin et a certainement suscité des envies de collections chez des amateurs disposant de faibles moyens.

Sur le plan éditorial, l’apparition soudaine de plusieurs revues de création focalisées sur le dessin a également favorisé cet engouement : bien que très différentes, les quatre publications que nous avons repérées ont pour point commun d’ouvrir leurs pages à une grande hétérogénéité de formes et revendiquent une volonté de rendre compte de la diversité des expressions regroupées sous le terme « dessin ». La plus ancienne de ces revues, Rouge gorge – créée dès 2003 –, s’ouvre à la fois au dessin de plasticien, au dessin de presse ou d’humeur, ou à des propositions expérimentales dans des livraisons composées des travaux d’une quarantaine d’artistes. Le rôle prépondérant des artistes dans le montage de la revue est également l’une des spécificités de Collection dont le principe est de publier des entretiens bilingues insistant sur les lieux de création de l’artiste, ses expériences d’atelier, et sa vision de l’art. En anglais, « the drawer » signifie le tiroir, mais désigne également celui qui dessine. Pour les  animateurs de The Drawer, la revue est un objet « que l’on peut ouvrir et refermer à loisir, propice aux associations les plus inattendues ». La succession des images – pas plus de trois ou quatre par artiste – est ponctuée par les réponses à un questionnaire sur la pratique du dessin soumis à chaque contributeur. Enfin, de par ses rubriques bien délimitées et sa structure affirmée, Roven est sans doute la publication qui questionne le plus le dessin en regard des autres pratiques artistiques et s’interroge sur sa place dans l’histoire de l’art. Les très riches sommaires mêlent des essais, des entretiens, des portfolios inédits pensés pour l’espace de la revue, des focus sur des collections, des articles consacrés à des œuvres anciennes, et chaque numéro comprend un dossier thématique qui repose la question des limites assez lâches de ce que l’on appelle « dessin ».

Florence et Daniel Guerlain n’ont pas attendu les années 2000 pour s’intéresser au dessin et pour constituer une des plus belles collections européennes d’art graphiques en main privées. Dès les années 1980, ils achètent aussi bien des artistes internationaux majeurs que des jeunes artistes émergeants. En 2005, ils poursuivent leur engagement en faveur de la pratique du dessin en reconvertissant leur fondation alors située au Mesnuls (Yvelines) en un prix pour le dessin contemporain décerné chaque année à trois artistes dans le cadre sur Salon du dessin au Palais Brogniart – citons par exemple Silvia Bächli, Jean-Luc Verna, Frédérique Loutz ou Dove Allouche. Le couple Guerlain a fait preuve d’une grande générosité en 2012 en donnant au Musée national d’art moderne 1200 œuvres sur papier de plus de 200 artistes originaires de 38 pays différents. Jusqu’à la fin du mois de mars, le Centre Georges-Pompidou présente une sélection de cette exceptionnelle donation avec comme ambition de restituer le caractère international de la collection tout en donnant une place importante à la scène française. L’accrochage accumulatif place sur les mêmes cimaises des générations d’artistes et des positionnements esthétiques très différents voire opposés. L’exposition manque d’articulations, la scénographie austère et labyrinthique ne facilite pas le rapport aux œuvres, mais elle a le mérite de déployer un magnifique panorama de la création graphique des quarante dernières années. Le visiteur regarde ainsi, sans hiérarchie, une série de monotypes de Katinka Bock, un dessin préparatoire pour une peinture d’Hervé Télémaque, des travaux de Christian Lhopital, des tissus industriels découpés de Jessica Stockholder, des enfumages de Tony Oursler ou un magnifique fusain de Robert Longo…

Gwilherm Perthuis

 

Sous la direction de Jonas Storsve, Donation Florence et Daniel Guerlain, dessins contemporains, éditions du Centre-Pompidou, 2013, 304 pages, 49,90 euros.

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