Dans le domaine de la culture, à chaque remaniement gouvernemental, on observe une glissade supplémentaire vers les deux obsessions principales de notre société : la communication et le marketing. Les arts visuels, le cinéma, le spectacle vivant ou la littérature sont soumis aux mêmes règles de rentabilité que n’importe quel autre produit marchand. Ils ne sont considérés comme légitimes qu’à condition qu’ils recueillent un succès public ou commercial. Le Ministère de la Culture et ses représentations régionales (les DRAC) se contentent de gérer les affaires courantes avec des moyens assez limités, ils assument de moins en moins leur mission de service public, qui, a priori, devrait protéger et soutenir des propositions exclues par le marché, et aucune ligne politique de fond n’émerge. Bien que bardée de diplômes, sans doute brillante technocrate, la nouvelle locataire de la rue de Valois, Fleur Pellerin, déploie un discours dénué d’ambitions sur le plan culturel, mais qui vise à intégrer la Culture aux modes de diffusion et de communication numériques formatés, contrôlables, quantifiables.  Tout ce qui caractérise le processus de création, la recherche, l’expérience, la tentative, l’interrogation, est désormais écarté de ce logiciel, puisque ces éléments échappent à la mesure de l’audience, à l’évaluation de l’impact, au retour sur investissement… Fleur Pellerin souhaite « l’émergence d’offres fortes facilement identifiables par le public » et « que les algorithmes de recommandation aident les consommateurs à faire le tri ». A ce propos, le magazine Regards a récemment publié un article éclairant de Marie Chablis intitulé « Fleur Pellerin achève le ministère de la Culture à coups d’algorithmes » (5/11/2014, sur le site regards.fr). Des remarques semblables pourraient être formulées à l’encontre du Ministère de l’Education qui, sans remédier au dysfonctionnement de fond du système éducatif et sans lutter contre l’accroissement des inégalités sociales, cause majeure de l’échec scolaire, préfère équiper chaque élève d’une tablette numérique et les former à la programmation dès le plus jeune âge, alors que le niveau de compréhension en lecture baisse et que les enfants ou adolescents sont déjà entourés d’écrans et d’images virtuelles quatre à cinq heures quotidiennement en moyenne… Les programmes d’éducation artistique dont on parle depuis des décennies sont extrêmement marginaux, cloisonnés, et ne permettent pas l’expression de la sensibilité de l’enfant (un jeune citoyen). Il s’agit pour l’heure de saupoudrage, car le système n’est pas conçu pour que l’acquisition des connaissances passe par la recherche personnelle et la créativité.  

Afin d’envisager d’autres méthodes, plus productives sur le plan humain, nos représentants devraient s’intéresser à l’expérience du Black Mountain College qui représente une conception originale et inspirée de la transmission des arts et de la culture. Fondé par John Rice en 1933 près de Asheville en Caroline du Nord, cette université libre a joué un rôle considérable dans la formation des avant-gardes des années 1950/1960 et l’émergence de formes ou de concepts clefs de la deuxième moitié du XXe siècle. Fortement influencé par le pragmatisme de John Dewey, John Rice considère l’enseignement comme une composante cruciale pour l’émergence et la pérennité de la démocratie. Il souhaite revoir complètement les finalités de l’éducation en se débarrassant des clivages, des hiérarchies, et il place les arts au cœur de son système pédagogique. Pendant ses 23 années de fonctionnement, de la grande dépression (1933) à la chasse aux sorcière maccartyste (1956), le BMC a accueilli des figures aussi importantes que Josef Albers, Willem de Koonig, Robert Rauschenberg, Franz Kline, Charles Olson, John Cage, Cy Twombly, ou Merce Cunningham, en tant qu’étudiants, comme professeurs, ou comme participants aux sessions d’été, dont certaines sont devenues célèbres. Un ouvrage collectif coédité par les Presses universitaires de Rennes et le cipM de Marseille propose une synthèse passionnante sur l’histoire de cette utopie qui valorisait l’esprit d’improvisation, la vie communautaire, et faisait de l’expérimentation le moteur de l’enseignement. Dans une perspective philosophique, l’essai de Joëlle Zask s’attache à replacer la notion d’expérience, théorisée par Dewey, au sein des préoccupations portées par les intervenants du BMC. L’étude factuelle et documentée d’Eric Giraud rassemble un grand nombre de données essentielles à la compréhension des temps forts et de l’évolution du collège. On y apprend beaucoup sur l’organisation administrative ou pédagogique, sur les deux lieux (Blue Ridge et Lake Eden), ainsi que sur les orientations intellectuelles des deux principaux directeurs, Josef Albers et Charles Olson. Ancien du Bauhaus, le premier incite les étudiants à sortir des sujets artistiques et à « ouvrir les yeux ». C’est à partir de ses cours dispensé au BMC qu’il tirera son traité sur les couleurs (L’interaction des couleurs, réédité par Hazan en 2013). Le second, directeur à partir de 1951, donne une nouvelle impulsion à cette institution fragilisée, qui a traversé plusieurs crises, en accentuant encore le caractère expérimental du lieu. Avec Olson, la poésie devient prépondérante : la revue Black Mountain review est un nouveau mode de diffusion des activités du collège (article de Rachel Stella). Un fragment de la correspondance du poète est édité en français à la fin de l’ouvrage. D’autres contributions sont focalisées sur des œuvres précises : les questions techniques et de réception des 4’33’’ de John Cage, première pièce à confondre son titre et sa durée, sont analysées par Christian Tarting, tandis qu’Eric Mangion s’attarde sur les White Paintings de Rauschenberg. Enfin, l’essai de Judith Delfiner montre la forte implication de John Cage, en particulier dans les sessions estivales, pour l’organisation du festival Satie par exemple.

Par ailleurs, dans la partie finale du 6e volume du « cycle des exils », Gadjo-Migrandt, le poète Patrick Beurard-Valdoye met en scène les protagonistes et le lieu du Black Mountain College. Nourri et articulé par des recherches en archives et par des enquêtes de terrains sur les traces des avant-gardes, le travail sur la langue qu’il nomme « le narré » permet de relier des parcours, d’entrecroiser des trajectoires individuelles au sein d’une histoire collective, en jouant sur des alternances typographiques et la morphologie du texte dans la page. Nous avions publié un extrait du texte de Patrick Beuard-Valdoye dans le n° 7 de la revue Hippocampe consacré au thème de la nuit. 

 

Ss de Jean-Pierre Cometti et Eric Giraud, Black Mountain College. Art, démocratie, utopie, Rennes/Marseille, PUR/cipM, 2014, 195 p., 18 €.
Patrick Beurard-Valdoye, Gadjo-Migrandt, Paris, Flammarion, 2014, 372 p., 25 €.

 

Editorial paru une première fois dans le journal critique n° 19 (novembre/décembre 2014)