30/11/2014

 

New York

 

(j’ai voulu)

retourner voir les ours

blancs s’il vous plaît nager

dans l’étau bleu qui est le leur

à Central Park

et comme ils ne le faisaient pas

se roulant préférant se rouler

sur les rochers au soleil

je me suis promené dans le petit zoo

dans l’enceinte où dehors les libres écureuils sautillent

l’effroyable ennui des colobes

endormis agrippés à la paroi

il m’a semblé que les serpents

avaient une meilleure part

et pour la première fois j’ai pensé

au plaisir qu’il peut y avoir

à s’enrouler comme un tuyau

mais les colobes il faut les voir voler

chez eux, en Afrique, portant leur houppelande

le couple de toucans aussi m’a déprimé

(les véritables une tout autre affaire libres

dans les bois d’Iguazù)

voir la coupe de la fourmilière par contre

avec les petites caméras filmant le labeur incessant

offre au sociologue débutant un parallèle

avec l’échiquier bourdonnant qui l’entoure

celui-ci d’ailleurs encore une fois

avalé en blocs par dizaines

de la 21e à la 67e avec un crochet par Roosevelt Island

par le téléphérique qu’ils appellent bizaremment le tram

l’eau de l’East River tout en bas

sous la cabine qui balance

et maintenant au Gramercy derrières les stores vénitiens

les jambes lourdes de fatigue et de souvenirs

ne sont plus aussi fermes qu’on le voudrait

jeunesse plein de vieux dans cette ville

sortent doucement prendre l’air

on sera comme eux un jour, s’il vient

tout tremblant

mais que c’est beau ici parfois il suffit de le dire

le bus qui vient de Newark

a constamment le skyline en point de mire

il y a quand on arrive à l’Hudson

une rampe qui descend assez vite

et d’où soudain l’on voit tout

je venais de Nashville via Chicago

la carte de l’Amérique dépliée par le temps clair

les grands lacs se fondant très bleus vers l’horizon

au bord de la Cumberland River venu parler de Baudelaire

un centre, là-bas, dans le Sud, existe à son nom

tandis qu’à deux pas les écoles censurent Edgar Pie

tourbillon léger de vanités académiques aimable accueil

le dollar veille sous les gestes

les malheurs des familles endormis sous les arbres

et les grosses voitures qui roulent si lentement

pas un son dans Music City à l’aube

le hangar jaune la gare désaffectée la plantation

où les gardiens sont en habits d’époque

palpant les souvenirs d’une histoire encore brève

mais les premières photos de soldats morts

viennent de là, corps couchés, vareuses dans la boue

(les récits que Walt Whitman a faits de ses veilles

près des agonisants, recueillis dans Specimen Days,

sont mieux que ses poèmes

une rumeur de noms indiens dans les bayous plus loin

et les dents si blanches de serveuses

une rue qui s’appelle Adelicia

tout se roule en un seul souvenir j’ajoute

que je me demande ce que pouvait bien être

l’attraction de la foire universelle de 1896

appelée Dante’s Inferno et où le visiteur

passait de Night à Morning

pas loin de là dans les rues du Caire reconstituées

il y avait des chameaux mêlés à des rennes

hommes en fez dragon chinois gondole devant un temple grec

tout cela sur les photos exposées sous la réplique du Parthénon

qui a été conservée, elle, et même refaite en dur

posée sur une pelouse, face au campus, tranquillement

 

 

Jean-Christophe Bailly, Basse continue, Paris, Seuil, « Fiction & Cie », 2000