Jacques Villeglé déchirant une affiche, 1961, Photo : Shunk-Kender.

 

"La poésie de la métropole"
Musée Tinguely, Paul Sacher-Anlage, Bâle
Exposition à découvrir jusqu'au 11 janvier 2015

 

« Déchirez les affiches ce sont vos textes / marchez dans les rues et lisez à haute voix / les textes et les fragments de mots et de lettres / sur les affiches déchirées. » Lorsqu’il met en œuvre Le théâtre est dans la rue (1958), premier happening européen, Wolf Vostell invente une nouvelle expérience poétique en établissant une relation directe entre les décollages d’affiches et une action urbaine autour du langage. Dès les fin des années 1940, des artistes et des poètes tels que Raymond Hains, Jacques Villeglé, Mimmo Rotella ou François Dufrêne, explorent les ressources plastiques et littéraires contenues dans l’espace urbain et principalement concentrées dans les affiches. Par la technique de l’arrachage, ils révèlent le processus de sédimentation de l’histoire quotidienne de la ville. Les affichistes prélèvent, recomposent, recadrent, ajustent les strates de papier accumulées et dégradés de manière aléatoire par l’affichage sauvage puis par les intempéries. Ils contestent le caractère autoritaire du message publicitaire, le déconstruisent, manipulent ses slogans, et lui font perdre l’efficacité sémantique première. Les produits de la société de consommation et de la propagande politique reflètent un climat que les artistes soumettent à l’interprétation du public par leurs manipulations. 

Pour la première fois hors de France, le Musée Tinguely de Bâle consacre une importante rétrospective aux affichistes en couvrant la période 1948-1968, mais en donnant une visibilité particulière aux premières années. L’exposition rassemble ainsi des pièces historiques comme Ach Alma Manetro (1949), œuvre collaborative de Raymond Hains et Jacques Villeglé considéré comme le premier décollage, ou les expérimentations hypnagogiques de Raymond Hains, ainsi que le travail sonore sur les onomatopées de François Dufrêne (Tambours du jugement dernier, 1952). Faisant se succéder chronologiquement, des cellules monographiques présentant des ensembles documentaires (vidéos de Rotella, happenings de Vostell), une longue rue qui fait écho à l’espace urbain, puis de grandes salles regroupant les prélèvements les plus riches plastiquement autour de thématiques (abstraction, politique, processus, lettrisme…), le parcours dynamique montre les différentes modalités d’usage de l’affiche et de la matière poétique élaborée par la rue. L’exposition démontre parfaitement que, dès les années 1950, les affichistes renouvellent l’environnement de production de l’œuvre d’art en sortant dans la rue et en s’appropriant des matériaux préexistants. En 1958, Jacques Villeglé publie un article important en réaction à la perception de Pierre Restany qui voyait dans leurs activités un prolongement de l’histoire du collage (« Des réalités collectives », repris dans le catalogue de l’exposition bâloise). L’année suivante, à l’occasion de la Première Biennale de Paris, le critique propose un regroupement d’artistes, les « Nouveaux réalistes », terme qui renvoi directement à des idées de Villeglé déjà énoncées. La publication du manifeste des « Nouveaux réalistes » en 1960 accélère la réception et le succès des affichistes.

L’exposition ne se borne pas aux miracles de l’affiche lacérée et donne à juste titre une large place aux recherches sur le langage et à la poésie sonore lettristes. François Dufrêne est sans doute le pivot entre ces deux pôles : il utilise comme surface picturale le dos des affiches, retourne le sens comme un gant, dans le sillage de Camille Bryen, qui déclare dans Hépérile éclaté (1953) : «  Nous sommes saturés de communiqués, de lectures, d’humanisme. Vive le courant d’air de l’illisible, de l’inintelligible, de l’ouvert ! ».

Gwilherm Perthuis

 

Article publié une première fois dans le journal critique Hippocampe (n° 19, novembre/décembre 2014)