Difficile, au premier abord, de résister à la tentation de la comparaison entre l’importante exposition de la collection de Bruno Decharme actuellement présentée à la maison rouge, et celle de la collection de James Brett à la Chalet Society en 2012. De nombreux artistes, dont les œuvres avaient été présentées il y a deux ans, sont également présents dans l’exposition qui nous intéresse, qu’il s’agisse de George Widener et ses schémas catastrophistes, des fascinants dessins érotisés d’Henry Darger ou encore des structures minutieuses de ACM. Toutefois, on pourrait dire que la qualité des œuvres, indéniable dans les deux cas, ne suffit pas à tenir longtemps la comparaison, tant l’exposition de la collection de Brett était truffée de détails agaçants heureusement évaporés à la maison rouge : justification permanente des œuvres par le biais d’un « autrui » prescripteur (souvent un artiste contemporain), référence constante à la biographie psycho-pathologique des artistes remplaçant toute contemplation ou tentative de compréhension par des biais empathiques et esthétiques, non-dit sur l’achat de certains travaux pourtant réalisés dans le secret des hôpitaux psychiatriques, et conclusion promotionnelle de l’exposition joliment marketée par des goodies siglés. 

Changement de ton à la maison rouge, où la présentation sobre des œuvres de la collection est finalement particulièrement rafraîchissante en ces temps où le désir d’exotisme de « l’art brut » se constate dans les foires comme dans les institutions. Aucun cartel biographique n’essaime sur les murs, désireux de nous faire comprendre pourquoi un schizophrène, une trisomique ou un prisonnier peignent, dessinent ou sculptent de telle ou telle manière. De discrets écrans permettent de retrouver des informations relatives à la vie des créateurs, mais ils sont heureusement pensés comme de petits textes informatifs et non interprétatifs quant au coefficient d’art des œuvres. Qu’importe au visiteur, pour être ému ou transporté par les diagrammes complexes de Zdeněk Košek, les dessins aux produits pharmaceutiques d’Emmanuel Deriennic, les broderies délicates de Yumiko Kawaï ou les terres cuites poinçonnées d’Hideak Yoshikawa, de connaître préalablement à l’exercice du regard les pathologies, inquiétudes et angoisses des uns et des autres ? Bien sûr, en savoir plus sur ces artistes, qui créent dans des conditions bien différentes de jeunes pousses sorties d’écoles d’art est important. Mais laisser le choix au visiteur de s’y intéresser, et ne pas encourager la psychanalyse de comptoir à se développer face à des objets choisis par un collectionneur d’abord pour leur pouvoir esthétique, est non seulement sage, mais également courageux. Les créateurs rassemblés à la maison rouge n’ont qu’un seul dénominateur commun : être tous des artistes. Non, la folie n’allège pas son homme, et ne lui donne pas d’ailes, comme le clamait Jean Dubuffet en 1949 pour asseoir (aux forceps) son concept d’art brut. En revanche, peut-être le talent créateur donne-t-il quelques ailes à la pathologie. 

L’exposition de la maison rouge, en dépit de catégorisations parfois un peu alambiquées – mais sans doute pensées pour donner au visiteur des cadres rassurants – respecte me semble-t-il et les œuvres et leurs créateurs, ne les enfermant pas dans des carcans monographiques ou presque magiques. Il s’agit bien là d’une collection et non d’un cabinet de curiosité, où se dessinent les goûts de Bruno Decharme : intérêts, par exemple, pour la finesse technique lente et délicate, l’écriture, les travaux se déployant dans le temps (avec de nombreux carnets et autres travaux s’apparentant à des journaux intimes), l’intériorité psychologique réflexive sans besoin de démonstration bruyante... On y trouve donc des œuvres-joyaux, à la finesse redoutable, comme les dessins d’Edmund Monsiel, des grilles répétitives lentement maillées, avec les travaux de Julius Bockelt ou Martin Thompson, les polaroïds-journaux intimes de Horst Ademeit ou encore les formes hybrides au crayon de couleur de Karel Havlíček. 

La liste des artistes est impressionnante, et il faut noter ici à quel point la collection est internationale, puisqu’on retrouve des artistes venant aussi bien du Japon, de République tchèque, d’Argentine, du Sénégal, que du Portugal, du Maroc ou d’Autriche. La diversité des médiums est également marquante, l’exposition rassemblant des photographies, dessins, assemblages, galets sculptés, enrobages de laine, textes à la machine à écrire ou à l’aide de tampons, pour n’en citer que quelques-uns. 

Par ailleurs, montrant à quel point sa collection n’est pas un objet de spéculation, Bruno Decharme s’attache depuis plusieurs années à documenter le plus possible les processus créatifs des artistes rencontrés par le biais de films, présentés dans l’exposition. Il apparaît important de redire à quel point il s’agit là d’une collection réalisée avec les œuvres de créateurs pour la plupart vivants, et que Decharme s’évertue à filmer, en leur laissant par ailleurs la parole plutôt qu’en essayant de les noyer derrière un commentaire. 

L’exposition de la maison rouge devrait faire légèrement grincer des dents du côté des puristes de « l’art brut », mais fort heureusement montrer à ceux qui ne s’intéressent pas à ces productions pour cause de marginalité par rapport au milieu de l’art l’intense qualité des œuvres réunies par le collectionneur.

Camille Paulhan

 

« Art brut, Collection abcd/Bruno Decharme », La Maison rouge,
10 bd de la Bastille, 75012 Paris, jusqu’au 18 janvier 2015. 

 

Article publié une première fois dans le journal critique Hippocampe
(n° 19 / novembre-décembre 2014)