Il faut prendre le temps. Prendre le temps de déambuler, de s’arrêter, de revenir en arrière, de voir puis de revoir, intégralement ou par bribes, les 24 fillms de l’artiste allemande Ulla von Brandenburg (1974), qui habitent et transforment les 11 salles du dernier étage du Mamco de Genève. Le titre de l’exposition « 24 Filme, kein schnitt » indique que ces films sont tous constitués d’un unique plan séquence et que le montage, s’il doit avoir lieu, s’opère dans la fascination provoquée par le dispositif de mise en espace particulièrement riche et prenant.

Issue du monde du spectacle, Ulla von Brandenburg articule l’essentiel des ses travaux autour de questions de représentation et manipule les artifices du théâtre pour nous entraîner dans de courtes fictions ou des saynètes dont le sens échappe parfois. Mêlant références aux rituels folkloriques, aux cultures populaires ou savantes, elle explore les multiples genres du spectacle vivant (théâtre d’ombres, magie, théâtre ambulant, opéra, cirque, tableaux vivants…) et met en scène par différents stratagèmes visuels, sonores, ou environnementaux, les illusions, les faux-semblants, ainsi que nos craintes quotidiennes. 

Ulla von Brandenburg conçoit toujours la présentation de ses films comme de véritables installations adaptées au lieu de monstration. Le parcours mobilise pleinement l’attention du visiteur et lui fait perdre rapidement ses repères spatiaux ou temporels. Les acteurs sont récurrents d’un film à l’autre, ce qui suscite un jeu d’échos ou de réminiscences assez troublant au fil de la déambulation, que le doublage des voix, masculines ou féminines, réalisé par l’artiste elle-même, tend à renforcer. Le décalage provoqué par le playback (chansons traduites dans l’exposition) prolonge l’étrangeté des situations tirées d’une iconographie médiévale ou des écrits de Goethe sur le jeu de l’acteur. Tournés en Super 8 ou en 16 mm depuis les début des années 2000, la plupart des films sont marqués par cette texture particulière du noir et blanc qui dissout certains détails. Mais  au Mamco de Genève, les 24 films sont métamorphosés par les couleurs des murs. Ulla von Brandenburg a substitué les tissus de couleurs, qu’elle utilise très souvent dans ces installations, par un choix esthétique aux résonances intellectuelles fortes : peindre les murs dans les douze couleurs du nuancier établi par Johannes Itten, figure majeure du Bauhaus. Ce choix place le travail de l’artiste allemande dans la perspective historique du projet moderne, mais, surtout, à des conséquences sur la lecture des films qui sont teintés par leur environnement, renforçant l’idée qu’ils font partie d’un unique montage tridimensionnel à l’échelle de l’exposition. La monochromie de l’image est par ailleurs un indice d’un hommage dissimulé aux fondamentaux du médium cinématographique : le plan séquence unique non monté, la référence aux 24 images par seconde, le filtre coloré qu’on plaçait devant le projecteur avant l’invention de la couleur…

 

Dans sa séquence automnale, le Mamco présente par ailleurs les sept livres de poésie de Carl Andre, édités par Seth Siegelaub durant les années 1960 (Seven Books of Poetry). Constitué de tapuscrits photocopiés, installés dans une vitrine de 34 mètres de longueur dessinée par l’artiste, cet ensemble exceptionnel permet d’établir des parallèles avec l’élaboration du travail de sculpture strictement contemporain. L’artiste pratique la poésie en sculpteur : il s’agit d’assembler des éléments « identiques et interchangeables ». Distribuées en listes ou en figures géométriques, les combinaisons de mots sont autant valorisées pour leur choc sémantique, que pour leur dimensions sonore, ou visuelle. Bien que Carl André utilise abondamment le cut-up et qu’il ait recours constamment à la citation, il ne se réfère jamais à l’objectivisme ou aux textes de William Burroughs et préfère se rattacher à la tradition poétique moderniste d’Ezra Pound. Carl Andre amasse des éléments mythologiques de l’Amérique pour tenter de faire renaître, par associations de fragments, la géographie de ses origines. 

Lauréate du prix Manor, la jeune artiste genevoise Sonia Kacem (1985) investit le Loft Don Judd, plateau qui lui rend hommage, avec une installation fortement influencée par l’expérience directe de l’art minimal éprouvée lors d’une résidence à New York. Elle découvre la sculpture de Toni Smith et le véritable loft de Donald Judd, ainsi que l’architecture des casinos de Las Vegas, et tout particulièrement la gigantesque pyramide noire du Luxor qui donne sa forme au module répété par Sonia Kacem dans des situations spatiales différentes. Habillées de vieux stores rayées, les pyramides composent un paysage dissonant entre la rigueur minimaliste et les motifs renvoyant à l’univers de la plage ou de la buvette de fête foraine. Parfaitement maitrisée, l’installation parvient à considérablement modifier notre perception de l’espace et à renouveler les points de vue.

Enfin, l’artiste américaine Amy O’Neill présente une série de dessins intitulée Trucks : une enquête graphique sur la vie et l’environnement des camionneurs. Elle démontre une véritable sympathie et un intérêt pour la culture et les goûts kitsch de la subculture. Après avoir travaillé sur les parcs d’attractions abandonnés, elle poursuit l’examen à la fois touchant et cruel de la culture populaire en rendant compte, par son dessin amusé, des chambres de motels dans lesquelles sont encastrés des cabines, des véhicules rutilants et ultra-puissants, ou des décors chargés de références de ses maisons roulantes. Une série de films courts d’Amy O’Neill, rythmés au son de hard rock, sont projetés dans le Kino du Mamco.

Gwilherm Perthuis

 

Ulla von Brandenburg, Sonia Kacem, Carl André...
Mamco, 10 rue des Vieux-Grenadiers, 1205 Genève
Jusqau'au 18 janvier 2015

Article publié une première fois dans le journal critique Hippocampe
(n° 19 / novembre-décembre 2014)