par Gwilherm Perthuis 

 

Avec leur nouvelle collection intitulée «Flashback», qui donne la parole à des acteurs de programmes architecturaux réalisés dans les années 1960 et 1970, les éditions B2 poursuivent leur projet d’édification «d’un cabinet de curiosités architectural arpentant, dans le temps et dans l’espace, de Los Angeles à Vladivostok et de l’an mil à nos jours, une infinité d’espèces d’espaces et d’hétérotopies baroques». Un volume documente ainsi la vie de la première aérogare de Roissy conçue par Paul Andreu. Le second, Les totems de l’atome, présente l’implication de l’architecte Claude Parent dans le programme nucléaire français. En 1974, quelques mois après la crise du pétrole, EDF lui confie la coordination de la construction de douze centrales. Ce petit livre au graphisme particulièrement soigné rassemble un entretien entre Claude Parent et l’éditeur Nikola Jankovic, un portfolio d’une trentaine de pages de dessins conservés au FRAC Centre (Orléans), un essai qui pose la question du démantèlement, puis, reprend les préfaces (de Michel Hug et Rémy Carle) des deux ouvrages de Parent retraçant l’ensemble du projet: L’architecture et le nucléaire (1978) et Les maisons de l’atome (1983). 

A la tête du Collège des architectes du nucléaire qu’il a lui même composé (9 personnes), Claude Parent travaille sur «l’architecture-paysage» et s’interroge sur les manières d’investir les centrales nucléaires pour qu’elles deviennent des lieux de vie intégrés à l’environnement quotidien. Avec une grande liberté de parole, Parent évoque les contraintes techniques et budgétaires auxquelles il fut confronté, mais également la richesse des enjeux intellectuels et théoriques qui se présentaient devant lui. Il décrit le climat dans lequel EDF impose l’atome et les fortes mobilisations écologistes. Au départ les autorités préféraient camoufler les centrales. Qu’elles demeurent invisibles. « Je suis allé voir la centrale nucléaire de Fessenheim. C’était affreux: aussi moche qu’une centrale thermique! Les ingénieurs d’EDF voulaient que ce soit pareil justement pour que la population ne s’inquiète pas. Ils ne voulaient pas perdre leur «clientèle». Alors moi j’ai dit non, on ne peut pas: «Il faut un symbole!». Ils m’ont répondu: «Vous avez trois mois pour nous convaincre.» Trois mois plus tard, ils me faisaient signer un contrat de «designer», d’une sorte de publiciste qui fait des images». Claude Parent explique ensuite comment il a instauré un vrai rapport de force avec les décideurs pour faire passer ses idées, ses dessins organisés en ensemble thématiques (les Stratifications, les Orgues, les Hottes, les Temples…). 1974 marque les débuts de l’écologie politique avec la candidature de René Dumont à l’élection présidentielle: l’architecte méprise leurs positionnements, mais considère que le nucléaire ne peut être imposé sans une sérieuse prise en considération des notions de paysage et d’environnement qui émergent au même moment. Enfin, à propos de la question sécuritaire, il explique parfaitement le contraste entre son émerveillement des débuts — un usage utopique des sites nucléaire — et l’amplification de l’arsenal sécuritaire au fil des catastrophes (Three mile Island, Tchernobyl, Fukushima). «Je voulais pour ma part faire paysager les centrales, en faire des dessins comme si on pique-niquait non loin… D’ailleurs je voulais utiliser l’eau chaude de la centrale pour faire de grands plan d’eau, des bases nautiques. Mais à la place ils ont fait des piscines avec l’argent du nucléaire — ce qui n’est pas la même chose!». Rapidement l’enthousiasme des débuts ne tiens plus, les mesure de sécurité deviennent drastiques, les visites des installations ne sont plus possibles et les lieux de l’atome se barricadent… Sans vraiment répondre à la question de leur devenir, il conçoit leur abandon pour des villes baignées de soleil, parfaitement conçues pour concentrer l’énergie des éléments. Dans sa postface, Nikola Jankovic propose un point sur la question de la sortie du nucléaire en convoquant des faits historiques, en dressant un état des lieux, et en s’appuyant sur les positions d’intellectuels tels que le sociologue Ulrich Beck. Il rappelle par ailleurs les engagements de François Hollande pris au coeur d’une triple mouvement: un essor mondial, un recul européen, un maintien français. 

 

Claude Parent, Les Totems de l’atome, Paris, B2, 2014, 93 p., 12 euros. 

 

Sélection de publications récentes des éditions B2 :
Paul Andreu et Nathalie Roseau, Paris CDG-1, 15 € ;
Carlos Marighella, Mini-manuel du guérillero urbain, 9 € ;
John R. Blakinger, Un camouflage new Bauhaus - György Kepes et la militarisation de l’image, 14 € 

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