par Paul Ruellan

 

 

pour tous ceux qui ne veulent

ni déléguer la conduite de leur vie

ni renoncer à leur humaine condition

ni céder leur part des affaires communes

 

 

Un premier numéro de revue est toujours un événement. D'aucuns pourraient dire : il faut faire ses preuves, le périodique (ils insisteraient) n'existera vraiment qu'au troisième numéro, seuil symbolique à franchir pour être une revue sérieuse. Aux yeux d'un certain lectorat, adepte d'audience et de gros tirages, il y a un point où une revue commence à valoir la peine d'être parcourue, voire lue. Mais une revue n'existe pas parce qu'elle est périodique, qu'elle propose un abonnement aux lecteurs, qu'elle reçoit des subventions publiques ou qu'elle participe à des salons. Une revue est une foule dans la rue. Elle propose de rassembler, autour d'un geste éditorial spécifique, une variété de contenus et de sensibilités. Elle est autonome. Elle fait ce crucial pas de côté, à rebours des actualités éditoriales, des tendances, du lobby du livre, des discours convenus. Un numéro suffit pour cristalliser une position. Et son lectorat aura beau être confidentiel, son tirage limité à 100 exemplaires et son histoire brutalement arrêtée après le premier numéro, la revue demeurera toujours chose publique.

C'est là qu'interviennent les médiateurs : journalistes, libraires, critiques, et tous les individus sans lesquels l'existence de telle revue ne serait jamais parvenue à nos oreilles ou telle numéro entre nos mains. Ainsi L'atelier, Paris 20e. Pousser la porte, examiner les tables et les sélections des libraires, et tomber sur ce qui – d'aspect – s'impose comme une revue : petit volume broché, couverture sans visuel, paye pas de mine. Un titre, un numéro, une date, et nul auteur. C'est bien une revue. Ce premier numéro de L'Inventaire est publié par les éditions La Lenteur. Son prix est de 10 euros : c'est le dos. En quatrième de couverture, un sommaire. Classique. À cette différence près qu'on y trouvera en couverture les mots retranscrits ici en exergue, mots qui auront une résonance toute particulière en ce début 2015.

L'Inventaire est une revue de critique sociale et culturelle ; critique, plus particulièrement, de la société industrielle. « Faire l'inventaire de tout ce qui pourrait constituer une voie d'émancipation, collective ou individuelle, face à l'appauvrissement de nos existences. » Dès l’édito, la revue s'annonce corsée. Renonçant à une impartialité rhétorique et molle, le comité de rédaction se propose d'exercer son jugement, et assume ainsi pleinement l'essence politique de toute revue. La notion de travail est l'enjeu central de ce numéro : « À quoi sert ce que je fais ? À qui cela profite-t-il et à qui cela nuit-il ? Pourquoi le travail que je fais prend-il cette forme-là et pas une autre ? À quoi tendent les mutations qu'il subit ? » (Florent Gouget, « Vous faites quoi dans la vie ? »).

Dans une claire vision anti-capitaliste (c'est bien le capitalisme lui-même qui est torpillé ici, non seulement ses dérives, comme souvent), le mot « socialisme » est pris au sérieux. Le numéro s'équilibre dans un jeu de balance entre les socialistes utopiques de la fin du XIXe siècle (William Morris, « Une usine telle qu'elle pourrait être ») et les propositions altermondialistes des années 2010 (Florent Gouget). Leur sont opposés l'ultra-libéralisme qui produit des conditions de travail difficilement concevables (« Nuits d'usine, Carnets d'un intérimaire ») et la « nature du travail inutile et superflu conséquente au développement du capitalisme » (Henri Mora, « Le travail et la marchandise »). Loin d'une approche purement idéologique, L'Inventaire examine les faits et appuie ses arguments par des références communes rafraîchies : Marx et ses paires sont longuement étudiés dans l'essai d'Aurélien Berlan, « Critique sociale et critique culturelle », consacré à la constitution de la sociologie allemande.

Les concepts de socialisme et de capitalisme sont ici considérés dans leur acception forte, étudiés et critiqués à la racine, à rebours du discours politicien qui discrètement confisque les mots. Se dégage un goût de « l'en-commun », dont la revue elle-même est l'image. Dans la lignée d'un Jean-Christophe Bailly ou d'un Jean-Luc Nancy, L'Inventaire s'attelle à penser un communisme. Mot neuf, qui invite à s’asseoir autour d'une table, autour d'un café ou d'une revue. Mot que l'on apprend à écouter, à redécouvrir. Très beau mot, évident et mobilisant.

 

L’Inventaire, n° 1, automne 2014
79 p., 10 euros, quartier Laboissière 07200 Mercuer

 

A Lyon, nous avons vu cette revue au Bal des ardents.