par David Collin

 

L’expression radiophonique serait dans une sensibilité à ce qui se passe.
Yann Paranthoën

 

Invité à Brest pour le 12e festival radio Longueur d’ondes, où je me rendais pour la première fois pour présenter Le Labo, l’émission de création radio que je produis sur Radio Télévision Suisse/Espace 2, participer à une table ronde sur le Rwanda (écrire et dire le génocide, le rôle de la radio), et rejoindre le jury du concours des «Petites ondes», j’eus tout le loisir pendant 5 jours d’en découvrir les multiples et riches facettes. Longueur d’onde est l’un des très rares festivals se consacrant uniquement à l’art radiophonique et valorisant en particulier les documentaires dits de création. Mais la sélection programmatique dépasse ce cadre très codé et subtile, pour s’ouvrir à d’autres types de créations qui déploient le documentaire dans l’espace (dispositif 5.1 pour Qui est le Havre? de Jean Guy Coulange, 1er prix ex-equo dans cette catégorie) ou sur le web (expérience de nouvOSon de Radio France, autour du projet 60°43’ Nord du musicien Romain Delhaye, dit Molécule, websérie au cœur de l’Atlantique Nord en son binaural et multicanal, diffusé au festival avec des images montées comme des sons, et jouant sur le grain comme on joue des impressions sonores).

Ce genre de festival est un espace de liberté et de respiration dans la vie d’un homme de radio et d’écriture. Un lieu d’échange et d’écoute. On se retrouve autour des mêmes pratiques, d’une passion que tous partagent, puisque la radio, dans ces eaux qui mêlent création et écriture du réel, est le fait de passionnés, réunissant étudiants, indépendants et gens de radios, qui ne comptent pas leur énergie au service des sons et de ceux qui les écoutent. Les expériences se croisent et se nourrissent. Le festival est aussi un lieu de transmission. Au double sens du terme: transmission radiophonique avec la diffusion ou l’enregistrement de nombreuses émissions, dont une fiction de France Culture «bruitée» en «direct» sur scène, Les Oreilles rouges de Stéphane Michaka avec la comédienne Suliane Brahim et le bruiteur Betrand Amiel, grand succès auprès du public, de par la réalisation, concrétisation in vivo d’un imaginaire et d’une gestuelle sonore (portée par la comédienne dont les gestes sont très expressifs - elle semble attraper des mots par les mains et les bras étendus le plus souvent au-dessus de sa tête -, par le bruiteur qui malaxe, frappe, murmure, caresse les sons, et par le réalisateur Claude Guerre, dont l’étrange chorégraphie autour des protagonistes, se dévoilait aux yeux du public comme la danse mystérieuse d’un chamane habituellement invisible); et transmission entre des générations d’hommes et de femmes de radio, entre techniciens, documentaristes, et producteurs qui dialoguent après de nombreuses séances d’écoutes silencieuses ou commentées. On en ressort plein d’envie, de projets, de collaborations futures, les sons brillent dans les yeux et les oreilles palpitent impatiemment en attendant la prochaine prise, mais on en ressort aussi inquiet de l’érosion des sons. Si la relève est assurée, le temps manque pour tous, et les espaces de création des radios publiques fondent au soleil. Certes, d’autres lieux prennent la relève et les radios associatives sont très actives et militantes; certes, de jeunes documentaristes sont formés tant au CREADOC à Angoulême que dans les ruelles de certains studios, ou dans l’ombre de grands professionnels. Mais, reprenant contact avec la petite communauté des artistes de la radio, des plus attentifs aux plus audacieux, on constate ce qui s’est perdu dans nos métiers, dans la pratique quotidienne des grands médias et combien le chemin est difficile pour retrouver les sons perdus, cet art radiophonique si subtile qui éveille parfois nos oreilles dans quelques marges heureusement réunies par le festival. Comment retrouver l’art du tailleur de pierre et de sons dont parlait si bien Yann Paranthoën?*

Excellent festival, Longueur d’onde est le fait de passionnés de radio, pour la plupart bénévoles, explorant l’année durant le territoire extrêmement discret des documentaristes, et plus largement radiophonique dans ce qu’il a de plus apprécié. Grand écart apparent entre le plus marginal et le plus connu, qui n’est pourtant pas une gêne. On retrouve chez tous le même esprit d’un média qui privilégie l’attention et l’écoute, deux valeurs qui ne seraient pas de trop dans le monde accéléré et indisponible dans lequel nous survivons.

David Collin

 

*Cf. Yann Paranthoën, Propos d’un tailleur de son, Arles, Editions Phonurgia Nova, 2002.

 

Cette chronique est parue une première fois dans la journal critique Hippocampe n° 20 (février/mars 2015)

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