par Septembre Tiberghien

 

L’exposition Collection. Un rêve d’éternité est une invitation au voyage, non pas vers un ailleurs exotique et coloré, mais à une traversée au sein d’une collection riche de plus de 4800 œuvres. En 2012, le Frac Bretagne s’est doté d’un nouvel écrin dessiné par l’architecte Odile Decq. Bien que critiqué en raison de son apparence extérieure austère, faisant figure de monolithe au cœur d’un quartier pour le moins désert, le bâtiment réserve quelques surprises en son sein avec ses volumes aériens et lumineux qui incitent à une déambulation rêveuse. Tirant parti de cette circulation fluide entre les espaces, d’où nous provient cette légère impression de flottement, la directrice et commissaire Catherine Elkar a imaginé un parcours en trois temps, répartis sur autant de galeries d’exposition. Elle explique que cet accrochage est la première occasion de dévoiler certaines pièces rarement montrées dans un contexte muséal, comme l’installation d’Anne et Patrick Poirier, aux côtés d’acquisitions récentes afin d’offrir une lecture transversale de la collection. Et quel thème serait plus approprié que celui du temps pour parler d’une collection qui s’ancre dans son époque, mettant l’accent sur les relations entre l’art et la nature, ainsi que sur une réflexion sur le statut de l’image contemporaine ?  

 

Anne et Patrick Poirier, Domus Aurea, 1975-1978, charbon de bois, charbon et eau,
FRAC Bretagne.

 

L’installation Domus Aurea d’Anne et Patrick Poirier tient lieu de socle sur lequel vient reposer l’ensemble de l’exposition. L’œuvre imposante bénéficie d’une salle entière, plongée dans l’obscurité comme pour préserver l’intimité d’un songe. Le couple d’artistes s’est inspiré des restes de la résidence de Néron à Rome pour réaliser cette maquette de ruines baignant dans une eau stagnante. Atemporelle et énigmatique, elle semble s’offrir tel un miroir reflétant l’héritage d’un passé sans cesse réactualisé dans le présent. Sur le mur opposé, se profile dans le prolongement de l’installation un portrait d’une femme drapée marchant dans des décombres. Cette photographie vient renforcer la lecture psychanalytique de l’œuvre. En effet, dans Le délire et les rêves dans la « Gradiva » de Jensen, Freud compare le phénomène de refoulement à l’archéologie, restituant la mémoire d’un lieu par le biais de fouilles. Cette tension entre maîtrise et lâcher-prise caractérise une partie des œuvres présentées dans l’exposition, qui exprime une certaine filiation avec la tradition tout en cherchant à adopter une voie singulière.     

Côté est du bâtiment, en pleine lumière, on retrouve les Divagations d’Étienne Pressager, une suite de 112 dessins réalisés au crayon à papier, exposés par ordre chronologique. Le titre de l’œuvre joue sur un double sens, évoquant à la fois l’état d’esprit rêveur dans lequel l’artiste est plongé lorsqu’il dessine et le déplacement du lit d’un cours d’eau, auquel font référence ces formes de petites vaguelettes qu’empruntent parfois ses dessins. On imagine aussi volontiers des courants marins, des empreintes digitales, toutes sortes de circonvolutions minérales et organiques que notre cerveau en quête de reconnaissance façonne. Ces dérivations contrôlées sont comme autant de variations musicales sur un même thème, ponctuées d’annotations horaires qui correspondent à l’heure de début et de fin d’exécution, ainsi qu’aux interruptions survenues entre-temps. Seules les limites du bord de la feuille contraignent la trajectoire du crayon, comme s’il s’agissait d’un réel parcours au sein d’une terra incognita. Cette occupation de l’espace apparaît comme une tentative de résistance au temps qui s’égrène inexorablement.  

En écho aux errances d’Étienne Pressager, inspirées à la fois de l’écriture automatique des surréalistes et de la dérive situationniste sans toutefois s’y référer explicitement, on retrouve à l’étage supérieur l’installation Les Rêveries du promeneur solitaire de Bruno di Rosa. L’artiste tente ainsi de donner une spatialité au texte de Rousseau, en découpant chaque ligne de l’édition de poche pour venir la coller sur un ruban de papier enroulé. L’objet évoque les recherches mallarméennes de même qu’une sorte de rituel, qui consisterait à dérouler le texte pour pouvoir le lire. Cette scansion du temps et de l’espace est rendue visible (et audible) grâce à l’œuvre de Rebecca Horn, Pendule avec pigment jaune indien, Vienne 1986. Tel un métronome géant, une baguette de métal fixé au plafond se déclenche périodiquement pour venir effleurer la pointe d’un cône de pigment, donnant ainsi la mesure du temps. Cette médiation se poursuit dans la galerie adjacente, avec une série de Sarkis intitulée D’après Caspar David Friedrich, un ensemble de huit vidéos couleur inspiré de reproductions de tableaux du peintre romantique. Dans chacun de ces plans fixes, on voit la main de l’artiste qui vient déposer les couleurs sur son pinceau dans un bol d’eau. Celles-ci se diluent au contact du liquide et se répandent en volutes. L’artiste poursuit cette démarche jusqu’à ce qu’il obtienne les mêmes teintes que dans la reproduction du tableau de Friedrich qui est sur la table. Avec une économie de moyen et une simplicité remarquable, digne d’une cérémonie de thé japonaise, Sarkis arrive à sublimer la quête d’idéal et de perfection de l’artiste. Victor Burgin joue quant à lui du rapport entre texte-image, réalité et fiction dans son Étude pour Fogliazzi, constitué d’un film et de deux séries photographiques. S’inspirant du contexte de la ville de Rennes, l’artiste articule sa proposition autour d’une promenade dans le quartier de la Tour des Horizons qui lui sert de décor, avec le récit des Mémoires de Casanova, ainsi qu’une série de tableaux appartenant au Musée des Beaux-arts de Rennes, récemment attribué à Francesco Casanova (1727-1802), frère du célèbre Giacomo. Au-delà de l’aspect conceptuel de cette œuvre, c’est l’intrication de strates temporelles qui rendent attrayante l’investigation de l’artiste dans le contexte de l’exposition, rendant l’analogie avec la méthode archéologique déjà citée encore plus vivace. À l’issue de ce parcours, il semblerait que la question de la filiation avec l’histoire de l’art, moins nostalgique qu’il n’y paraît, soit l’un des sujets principaux de cet accrochage. Plus qu’au souhait d’immortalité, le rêve d’éternité s’applique à l’œuvre d’art qui arrivera à passer l’épreuve du temps pour atteindre la postérité.

Septembre Tiberghien 

 

Collection. Un rêve d’éternité, Frac Bretagne, jusqu’au 26 avril 2015.