par Jean-Jacques Salgon

 

« Je n'ai pas cherché à savoir de quelle lignée tordue mon fils venait d'émerger », « je n'ai pas essayé de comprendre la fabrique de ma famille ». Ce qu'Emmanuelle Pagano n'a pas fait jadis, au temps du fils, elle le fait aujourd'hui : son dernier livre pourrait aussi s'intituler « la fabrique des fils » en gardant cette ambiguïté sémantique où le fil et le fils se trouvent mêlés. Car il s'agit aussi de savoir comment les fils aussi bien que les fils se fabriquent. Par quelle torsion ou distorsion ils acquièrent leur résistance. La narratrice nous raconte comment elle a un jour « tué » son fils lorsqu'il était bébé en ne s'apercevant pas qu'il se déshydratait. Finalement le fils n'est pas mort mais le fil qui reliait la mère au fils s'est rompu. C'est de cette rupture fondatrice, et aussi de ce déficit d'eau, que se nourrit le récit, un récit qui se déploie « au fil de l'eau », en remontant le cours des rivières – la Ligne ou la Beaume – en remontant vers l'origine d'une famille qui durant trois générations se consacra à la filature et au moulinage, en rembobinant un fil de soie. Ce lien filial qui relie les générations, qui fait la longévité d'une famille, Emmanuelle Pagano nous dit que « rien ne permet de nous en affranchir » et que peut-être « tous les sentiments amoureux sont des inventions pour échapper à ce (lien) qui nous attache ». Sans doute, pour elle, l'écriture remplit-elle aussi cette fonction émancipatrice. Une émancipation qui ne va pas sans une certaine défaillance dans la fonction de mère, un certain décrochage dans la transmission. Mais les eaux de la Beaume sont un baume et celles de la Ligne permettent de renouer le fil rompu. Auprès des eaux courantes, des eaux réparatrices, mère et fils vont enfin pouvoir s'unir dans une nouvelle vie, « deux à deux, lui et moi », c’est-à-dire dans une altérité conquise, arrachée à tout jeu de rôle, et comme objectivement réalisée. Bien sûr c’est l’écriture qui autorise cette métamorphose, qui parvient à faire de tout obstacle une voie ouverte. Comme la nuit qui fait disparaître de la surface « lisse et plate » de l’eau les faux reflets, elle permet aussi d’atteindre à la forme parfaite de l’objectivité. Il faut aller à la ligne et à la Ligne pour retrouver ce fil et voir aussi paraître, sous les regards « noyés » d’une mère et d’un fils, la martre providentielle, celle qui « ouvre la nuit dans l’eau » et nage vers l’origine à contre courant.

 

Emmanuelle Pagano, Ligne & Fils, Paris, POL, 2015, 208 pages, 15 euros.

 

Article publié dans le n° 21 du journal critique Hippocampe (avril/mai 2015)