Tribune radiophonique
par Aude Lavigne

 

Pour parler des laissés pour compte, Bernard Heidsieck dans son poème sonore «Vaduz» a posé son doigt sur la carte du monde aux coordonnées de Vaduz, capitale du Lichtenstein, paradis fiscal. Une fois le doigt posé il a tourné à voix haute autour de Vaduz et égrené la longue litanie des peuplades qui entourent Vaduz. Côte à côte se rejoignent des corses et  des Inuits, des celtes et des péruviens…Le poème, dans un essoufflement final,  signale aussi la présence autour de Vaduz, des paumés, des sans abris, des laissés pour compte… Je suis fascinée par ce poème parce qu’il parcourt le monde et ses humanités d’une seule voix et en ne partant que d’un seul point. 

Je pointe mon propos sur un lieu: la radio publique, Radio France. Le média le plus riche et le moins cher du monde. La radio publique c’est l’inverse de la capitale Vaduz, ça rayonne, ça envoie des ondes, ça ne retient pas de l’or ça en produit, ça transmet, ça diffuse, ça transporte…

Avec la redevance audiovisuelle, 26 euros par an et par foyer en 2014, des chaînes se sont développées et se sont créées, Mouv, France Musique, France Culture, France Inter, France Info, France bleue, Fip. Elles se complètent pour offrir à chacun un choix très large de programmes de qualité. Radio France réalise tous ses programmes en interne, elle dispose des moyens humains, artistiques et techniques. Deux orchestres, une maîtrise de jeunes chanteurs, un chœur, des opérateurs du son, des journalistes, des chargés de réalisation, des réalisateurs metteur en ondes, des animateurs, et bien sûr le personnel nécessaire à mettre tout en œuvre. Ces personnes sont employées par Radio France, elles constituent «le personnel permanent» autour de 4500 personnes. Il n’y a pas de technicien cachetier intermittent comme à la télévision, mais il y a beaucoup de CDD, reconduits illégalement d’ailleurs, mais difficile de tout évoquer en un seul papier. A ces salariés il faut ajouter les producteurs, les collaborateurs spécialisés, les auteurs de documentaires, qui sont cachetiers et ne figurent pas dans ces chiffres mais sont très présents à l’antenne. 

La situation est simple, cette entreprise n’a jamais eu de déficit de toute son histoire. Les comptes étaient équilibrés jusqu’à l’an dernier, mais il a été facile de la fragiliser volontairement: la réduction de la redevance (directement liée à la suppression de la publicité en soirée sur France Télévision) et la gestion désastreuse du chantier de réhabilitation de la radio ont créé un déficit «modeste» de 20 millions d’euros. Si le déficit est modeste c’est tout simplement parce  que voilà plus de 10 ans que de nombreuses économies sont réalisées sur la production et sur les contenus: moins de concerts, moins de documentaires, moins de reportages, développement des partenariats, moins de producteurs occasionnels qui apportent des contenus ultra savants et du bout du monde… Quelques exemples: plus de «là bas si j’y suis» sur Inter, plus de musique extra occidentale ni d’écrivains qui nous parlent au cœur de la nuit sur Culture, mais place au direct et à la promotion des grands événements et des grandes opérations. 

Forte de son chiffre «déficitaire», il est donc facile et extrêmement démagogique pour la direction de Radio France d’arguer pour une refonte du cahier des charges de la Radio publique, à savoir mettre de la publicité, faire payer les podcast, supprimer un orchestre, mettre en place France Musique sur Internet, en ne laissant à l’antenne que du jazz et de la musique classique en flux continu… Ou encore, installer un programme de contenu commun aux locales de France Bleue en éliminant leur raison d’être: les programmes de proximité. C’est la crise disent-ils? Oui, mais la crise est de leur responsabilité. Aucun dialogue social au sein de la maison, des nouveaux studios inutilisables, des nouvelles cellules de montage toxiques, et une approche du public… parlons en. La direction parle d’une «grande maison de la radio et de la culture», mais elle n’est même pas capable d’honorer les concerts prévus, elle a annulé un magnifique concert avec les amateurs «Viva la Musica», projet au long cours avec les musicien de l’Orchestre National qui devait se tenir à la radio et qui a dû se dérouler au Châtelet car la direction avait bloqué l’accès au bâtiment pour cause de plan Vigipirate! Autre exemple désastreux de la politique envers le public: la direction a annulé le concert de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, prévu depuis un an et complet, à la Philharmonie! Elle détruit sans vergogne le travail et le lien qui unit les musiciens de Radio France et le public. C’est honteux. Et de surcroit illégal. 

Voilà mes amis, une radio publique, qu’est ce que c’est? Tout simplement le média le plus riche et le moins cher du monde. Un petit poste de radio et c’est partout avec vous et pour tous: pauvres, handicapés, sdf, à l’hôpital, à la maison de retraite, en prison, partout… C’est fondamental ! §

 

Aude Lavigne est productrice de l’émission quotidienne «Les Carnets de la création» sur France Culture (20h55). Elle travaille à Radio France depuis 1999. 

 

Pour écouter Bernard Heidsieck interpréter Vaduz

 

Cette tribune est publié dans le n° 21 du journal critique Hippocampe (avril/mai 2015)