par Gwilherm Perthuis

 

Le Mamco de Genève n’en finit pas de fêter son vingtième anniversaire… Depuis plus d’un an et demi, Christian Bernard et son équipe ont multiplié les projets «hors les murs», en créant des partenariats avec d’autres institutions de la région genevoise (centres d’art, lieux alternatifs, cinéma…), afin de faire dialoguer des pièces de sa collection avec d’autres fonds ou d’en renouveler la perception en les présentant dans des espaces décalés.

Dans le cadre de ces festivités, le Musée Rath, l’antenne dédiée aux accrochages temporaires des Musées d’art et d’histoire de Genève (MAH), accueille l’exposition Bien publics qui confronte une importante sélection d’oeuvres appartenant à quatre collections, pour certaines peu montrées ou ignorées du public: le Mamco, le MAH, le Fonds cantonal et le Fonds municipal d’art contemporain. Particulièrement bien choisi, le titre de cet événement réunissant quarante-deux artistes, pour la plupart Suisses, attire notre attention sur la propriété collective de ces objets acquis avec de l’argent public. Dans le contexte de tension budgétaire actuel, il est capital de révéler aux citoyens la manière dont leur argent est utilisé en faveur de la création. 

Silvia Bächli, Floreal, 1998, gouache sur papier, collection MAH, n° inv. D 1998-0523 
© MAH, photo : André Longchamp

 

La scénographie de Biens publics est proche de l’esthétique que nous apprécions régulièrement au Mamco (murs gris, succession de salles…): les espaces difficiles à investir du Rath ont été re-découpés et adaptés afin de composer des ensembles de quelques pièces autour de thématiques ou des dialogues formels entre deux artistes souvent stimulants. 

Une série d’huiles sur papier réalisées par Tony Morgan en 1993, sorte de journal de formes et de mouvements récemment acquis par le Mamco, de laquelle nous avions tiré plusieurs feuilles pour la revue Hippocampe*, sont associées à une dizaine de dessins de Silvia Bächli provenant du FMAC. Plus loin, des tirages photographiques de Morgan, attachés à son personnage Herman (1976), trouvent des échos saisissants dans une peinture de Luc Andrié (2008), un portrait d’homme à la tête renversé, ou dans le diptyque The Big Sleep de Jürgen Klauke (1988) et une photographie très agrandie d’une célèbre performance de Franz Ehard Walther, Versuch, eine Plastik zu sein [Tentative d’être une sculpture](1958). Le noir et blanc donne l’unité à ce groupe qui met en scène le corps, les moyens de son contrôle, et les enregistrements de son action. Par ailleurs, dans la salle voisine, la juxtaposition d’un portrait de buffle de Balthasar Burkhard répond à une vidéo de Marie José Burki focalisée sur la tête d’un hibou aux yeux animés. Les relations entre les scènes artistiques suisse romande et américaines, particulièrement intenses et dynamiques dans les années 1980 et 1990, est évoquée avec le rapprochement des travaux photographiques de Christian Marclay sur le thème de la représentation verbale du bruit dans l’espace public puis les couvertures de disques vinyles minimalistes de Francis Baudevin. Au sous-sol, sur des murs organisés en trois niveaux, comme une bibliothèque d’oeuvres d’art, cette filiation se poursuit dans un bref inventaire des modalités de création propres à l’abstraction (Jean-Luc Manz, Dan Walsh, Marcia Hafif), puis dans un répertoire des formes de figurations contemporaines, de l’observation sur le vif à l’hyperréalisme (Amy O’Neill, Elisabeth Llach, Franz Gertsch). Enfin, dans la salle de cinéma, un programme vidéo de plus de trois heures ouvre l’exposition à des médiums peu représentés dans l’exposition: la performance, l’art dans l’espace public, le cinéma… §

Gwilherm Perthuis

 

Biens publics, Musée Rath, Genève, jusqu’au 26/04/2015

Article publié dans le n° 21 du journal critique Hippocampe (avril/mai 2015)