Lorsque Pierre Klossowski publie, en 1964, aux éditions Gallimard, une traduction de L’Énéide de Virgile, des articles contradictoires paraissent dans la presse et dans des revues. Son travail inédit sur la langue ne laisse pas indifférent et cristallise nécessairement des débats sur l’écriture poétique et ses mystérieux pouvoirs. Michel Foucault compte parmi les défenseurs de cette traduction qui ont le mieux cerné sa portée. Il signe un papier dans L’Express, «Les mots qui saignent», pour rendre compte de la méthode de Pierre Klossowski et de ses conséquences sur la réception de l’épopée de Virgile. Les éditions Trente-trois morceaux (Lyon) reprennent cet article éclairant pour ouvrir la réédition de la traduction qu’ils font paraître ce printemps. Foucault s’attache au problème de la spatialisation des mots, compare les propriétés syntaxiques du latin et du français, et analyse les passage linguistique à partir d’image:

« La hardiesse de cet apparent mot à mot (comme on dit "goutte à goutte") est grande. Pour traduire, Klossowski ne s’installe pas dans la ressemblance du français et du latin; il se loge au creux de leur plus grande différence. En français, la syntaxe prescrit l’ordre, et la succession des mots révèle l’exacte architecture du régime. La phrase latine, elle, peut obéir simultanément à deux ordonnances: celle de la syntaxe que les déclinaisons rendent sensible; et un autre, purement plastique, que dévoile un ordre des mots toujours libre mais jamais gratuit. »

Il est question de dispersion et de recomposition de la langue. Des morceaux volent en éclat. Le traducteur passe en force pour maintenir dans la langue d’arrivée les principes énonciatifs de l’originelle. D’ailleurs, c’est bien une métaphore guerrière que Foucault mobilise pour caractériser la stratégie traductologique de Klossowski: «il y a celles qui jettent un langage contre un autre, assistent au choc, constatent l’incidence et mesurent l’angle. Elles prennent pour projectile le texte original et traitent la langue d’arrivée comme une cible. Leur tâche n’est pas de ramener à soi un sens né ailleurs; mais de dérouter, par la langue qu’on traduit, celle dans laquelle on traduit. […] Une traduction de ce genre vaut comme le négatif de l’œuvre: elle est sa trace creusée dans la langue qui la reçoit».

Les éditions Trente-trois morceaux — allusion à René Char — se sont fixés comme objectif d’éditer 33 livres qui seraient autant de fragments d’une constellation interrogeant les relations ou les interactions entre l’écriture et le territoire, entre la temporalité des mots et la spatialité des lieux, et inversement. L’énéide de Klossowski est le deuxième, après Faire la carte de Vincent Weber et avant la publication en octobre prochain du Voyage en Grèce du plasticien italien Gastone Novelli. Cet ambitieux travail éditorial se démarque autant par les projets défendus, chaque livre étant une «chambre d’écho des livres voisins», que par la qualité des objets (choix des papiers, mise en pages, typographie…). 

§ Gwilherm Perthuis

 

Virgile, L’Énéide, traduction de Pierre Klossowski, précédé de “Les mots qui saignent” de Michel Foucault, Lyon, Trente-trois morceaux, 2015, 427 pages, 22 euros.

Vincent Weber, Faire la carte, Lyon, Trente-trois morceaux, 2014, 72 pages, 12 euros.

 

Trente-trois morceaux est diffusé et distribué par R-diffusion.

 

Editorial publié une première fois dans le journal critique Hippocampe n° 21 (avril/mai 2015)