Chronique radiophonique par Gwilherm Perthuis

 

A l’automne 2013, la chaîne culturelle du service public radiophonique français, France Culture, fêtait en grande pompe son 50ème anniversaire. Ce moment de célébration aurait pu garantir la pérennité des spécificités constitutives de la station (création, fiction, documentaire, poésie…). Au contraire, l’effet anniversaire a été instrumentalisé pour infléchir encore la ligne éditoriale déjà malmenée ces dernières années. Désormais la priorité est à l’audience. Il faut faire du chiffre. Gagner des parts de marché. Et donc transformer substantiellement la grille des programmes pour l’adapter aux attentes d’un large public. Ce qui signifie en passer par la banalisation et la normalisation de son contenu et de sa forme, ne plus se distinguer, et ressembler aux nombreuses propositions confortables et rassurantes du panorama médiatique actuel. Drôle de façon de concevoir le service public. Alors qu’il devrait réunir les conditions nécessaires à l’émergence de l’excellence et protéger les entreprises les plus fragiles, incompatibles avec les objectifs de rentabilité économique du secteur privé, le service public audiovisuel se replie au contraire sur des valeurs sûres et sur des émissions faciles à appréhender. Les dirigeants imposent Radio classique comme modèle à France Musique, transforment Le Mouv en un petit Fun Radio, et l’écart entre France Inter et Europe 1 est devenu extrêmement ténu. Quelle place reste-t-il pour une chaîne comme France Culture dans un tel contexte ? 

 

Il y a un an, lors du départ imposé à Alain Veinstein, nous avions dénoncé la méthode gestionnaire de la direction de France Culture, qui concentre les moyens sur les tranches horaires les plus écoutées au détriment des contenus essentiels et inédits insensiblement supprimés. Ces dernières semaines, pendant la préparation de la grille 2015-2016, nous avons eu écho de nouvelles adaptations destinées à faire des économies et à poursuivre la progression de l’audience. Dans la presse écrite, ces décisions étaient relayées en termes élogieux, sans aucun regard critique. Le papier du Monde du 14-15 juin 2015 donnait l’impression d’une transcription directe d’un communiqué de presse où les seuls critères de l’accessibilité des programmes et de la lisibilité de la grille sont retenus pour valider la politique d’Olivier Poivre d’Arvor… Ce dernier utilise très intelligemment les outils de communication pour assurer le service après-vente de ses réorganisations et pour bâtir sa propre carrière. Les contradictions ne l’effraient pas lorsqu’il cite Aurélie Charon parmi les jeunes producteurs essentiels à la chaîne quelques jours après avoir envisagé la suppression de son Atelier intérieur, ou lorsqu’il annonce renforcer la place de la poésie alors qu’il supprime ça rime à quoi animée par Sophie Nauleau, seule émission hebdomadaire donnant la parole aux poètes.

Il ne s’agit pas de tenir des positions conservatrices et de s’opposer à tout changement à France Culture. L’antenne de l’expression artistique, de la transmission des connaissances et de la réflexion sur le monde ne peut pas ignorer les évolutions de la société et rester étranger aux nouveaux usages de l’information et des médias. Cependant, les cadres dirigeants - leur nombre croît régulièrement - ont préféré défendre leurs propres intérêts en se contentant d’appliquer des recettes toutes faites, inadaptées, ne tenant pas compte des spécificités des métiers et des savoirs faire, tout en s’écartant au plus haut point de la pensée. Bien que la situation soit très préoccupante à France Inter, qui se sépare de personnalités importantes comme Brigitte Kernel, elle l’est encore davantage à Culture qui perd progressivement son statut de radio thématique pour devenir une généraliste comme n’importe laquelle.

 

Comme de nombreux producteurs, réalisateurs, techniciens, ou attachés d’émissions, Aurélie Charon s’inquiète de l’avenir de la création et défend des espaces et du temps en marge des émissions d’actualité devenues omniprésentes: «c’est vrai que France Culture doit expliquer le monde, le raconter, c’est ce qu’elle fait très bien toute la journée, mais l’espace de l’imaginaire, de l’à-côté, du rêve, semble se réduire». Elle nous offre de véritables moments d’écoute, où formes et contenus sont autant travaillés l’un que l’autre, introduits et rythmés par une écriture radiophonique de grande qualité. En attendant de connaître précisément de quelle façon elle pourra faire évoluer ses Ateliers nocturnes à la rentrée, Aurélie Charon a réalisé une très belle série de documentaires pour France Inter, consacrée à la jeunesse, et diffusée tous les dimanches à 17 heures pendant l’été.

Quant aux Carnets nomades de Colette Fellous ils disparaissent définitivement début juillet. Olivier Poivre d’Arvor reproche à celle qui fut productrice à Radio France pendant 35 ans, notamment aux Nuits magnétiques, de proposer «une émission trop littéraire» avec ses voyages radiophoniques, qui étaient pourtant des occasions rêvées de prendre le temps d’écouter les écrivains, de s’attarder sur leur parole, en dehors de toute préoccupation commerciale, sans se soucier de placer un produit. Mais à partir du moment où les partenariats, les échanges de visibilité, et l’actualité chaude sont les principaux moteurs d’une politique éditoriale, il devient compliqué de défendre ce type d’émissions.

La parole était également l’enjeu central de l’émission de poésie ça rime à quoi, produite depuis 2008 par Sophie Nauleau, qui ne sera pas renouvelée après l’ultime enregistrement consacré au poète haïtien James Noël (5/07/2015 ; réécoute en ligne possible). En sept années d’émissions diffusées à un rythme hebdomadaire, Sophie Nauleau et son réalisateur Patrick Molinier, ont reçu près de 300 poètes sans aucune limitation de genre ou d’école, en se fixant comme seul objectif de présenter le spectre le plus large possible de ce qui anime l’écriture poétique contemporaine. Les deux arguments avancés par la direction pour expliquer la suppression du dernier rendez-vous poétique régulier de la station ne sont pas légitimes. Un problème de lisibilité (le format de 30 min., l’horaire, le caractère prétendument confidentiel…) et le trop faible nombre de podcasts ne suffisent pas, à notre sens, à justifier un tel renoncement. D’autant que les podcasts de ça rime à quoi avaient progressés de 25 % en un an (14000 par mois) et qu’ils dépassent ceux de programmes maintenus. Mais mieux vaut ne pas rentrer dans les batailles de chiffres, car les gestionnaires aux commandes actuellement les retourneront toujours en leur faveur… Sophie Nauleau déplore donc le fait qu’il n’y aura plus de «lieu pour recueillir la parole des poètes», parole qui sera désormais incarnée dans des bulles de quelques minutes par Jacques Bonnaffé. Indignée, la productrice remarque que c’est autour de la parole poétique que France Culture s’est constituée il y a plusieurs décennies et que les aménagements actuels sont en rupture complète avec son histoire. Au-delà des choix éditoriaux contestables, la manière de considérer le travail des collaborateurs de la station est insupportable. Lorsqu’il est interrogé par Télérama sur les baisses de son budget, amputé de 200000 euros sur 10 millions pour la saison 2015-2016, le directeur répond avec beaucoup d’aplomb: «Ce n’est rien, c’est comparable à du lissage, cela demande juste des petits allégements». L’essentiel est de pouvoir continuer à communiquer, de constamment gagner en visibilité et d’exclure des programmes sans état d’âme, ceux qui ne contribuent pas directement à l’élaboration d’une ligne mainstream. Nous trouvons extrêmement étonnant que le directeur s’invite régulièrement dans la Matinale pour défendre ses merveilleux bilans d’audience et que la directrice adjointe, Sandrine Treiner, s’octroie des émissions. Jamais les cadres dirigeants ne s’étaient autant appropriés l’antenne, non pour produire des contenus, mais pour simplement communiquer.

 

France Culture délaisse ses prérogatives, ou les fait passer au second plan (création, documentaire, réflexion sur le son et le médium radiophonique lui-même), au profit d’une généralisation des débats d’experts consacrés aux questions de société, à l’actualité politique et à la marche du monde. Les producteurs cèdent leur place aux journalistes. On se contente de faire dialoguer des spécialistes en négligeant les questions de forme. Un équilibre devrait être rétabli entre la culture, les idées et l’actualité pour redonner une véritable identité à France Culture, à la fois consciente et attachée à ses spécificités historiques tout en étant pleinement intégrée à la société contemporaine. §

 

Télécharger la dernière émission de Sophie Nauleau avec James Noël

 

Chronique publié dans le n°22 du journal critique HIPPOCAMPE

 

EN LIEN : Tribune d'Aude Lavigne, "Le média le plus riche et le moins cher du monde"
(publié une première fois dans le journal n° 21, avril/mai 2015, du journal critique Hippocampe)

EN LIEN : Que devient France Culture, par Gwilherm Perthuis
(publié une première fois dans le journal n° 14, janvier/février 2014, du journal critique Hippocampe)