CRITIQUE / par Anne Maurel


Yanaihara Isaku, Avec Giacometti
Traduit du japonais par Véronique Perrin, Paris, Éditions Allia, 2014, 224 pages, 20 euros

 

A la fin d’un après-midi d’automne de l’année 1956, un peintre et son modèle sont assis face à face dans un atelier très petit et gris de poussière que l’ombre du jour déclinant envahit peu à peu. Un « trou »1 , où le peintre, qui « s’enfonce de plus en plus comme un fou dans son travail », « se plaint, se bouscule ». Où son modèle, tenu loin de son pays, le Japon, de sa famille, de son métier, immobile dans le soir qui tombe, éprouve l’angoissante sensation de « n’avoir pas plus d’existence qu’un brin d’herbe » et de « flotter dans le vide ». Ensemble, ils sont embarqués dans une aventure sans précédent, à l’issue incertaine. Il faudra à Giacometti deux cent trente séances de pose, entre 1956 et 1961, pour faire le portrait de Yanaihara Isaku. Ce professeur de philosophie, traducteur de Camus et de Sartre, jeune encore (au début de l’aventure, en 1956, il n’a que trente-huit ans) oublie dans l’atelier de la rue Hyppolite-Maindron toute considération de carrière. Il continuera à produire quelques travaux académiques et des traductions. Mais il écrira surtout des essais sur Giacometti, une soixantaine en tout, de longueur variable.

Les éditions Allia ont fait paraître, en 2014, le récit, accompagné de photographies, des deux mois et demi que Yanaihara passa cette année-là à poser chaque jour pour Giacometti. Il voulait voyager, voir les pays du Moyen Orient, la Turquie, l’Égypte, Jérusalem, Babylone, Persépolis et l’Inde, avant de rentrer chez lui au Japon. Au lieu de cela, il resta assis sur une chaise, se « raidissant pour ne pas bouger », demandant de temps à autre une cigarette, souffrant du dos, au cours de ces longues séances de pose, et toujours observant l’artiste au travail, conversant avec lui, ou se taisant, et méditant.


Yanaihara Isaku et Alberto Giacometti à Stampa. Fondation Alberto et Annette Giacometti, Paris, 2014.

Écrit à partir des notes d’un carnet, le récit entremêle aux descriptions du peintre au travail, au dialogue qui s’engage dans l’atelier, le monologue intérieur du modèle, réfléchissant à l’expérience qu’il est en train de vivre. On découvre ainsi deux hommes occupés à faire leurs « portraits réciproques »2 avec une semblable exigence de vérité. L’admiration de Yanahaira pour Giacometti n’empêche pas une lucidité malicieuse, parfois douloureuse. Il traque chez le peintre des manies absurdes, l’oblige à développer certains de ses propos assez pour y apercevoir des contradictions ou des apories. Il s’agace aussi parfois de son « éternel pessimisme » : « Il n’arrêtait pas de se plaindre que son travail était raté, mais qu’est ce que j’y pouvais, moi ? (...) Même raté, son travail à lui, il s’y donnait en tout cas pleinement, tandis que moi pendant ce temps je ne faisais rien – je posais. Raté ? Et moi alors… » Tout au long d’une aventure commune, vécue et voulue comme telle, une distance est gardée. Le livre, fidèle sur ce point à l’œuvre peint et sculpté de Giacometti, affirme la présence égale du peintre et de son modèle. Il montre une façon d’être avec qui laisse à chacun son espace propre, sa sphère d’existence singulière. Leur face à face est celui de deux consciences libres, une interrogation réciproque et prolongée davantage qu’une fascination médusée où l’un disparaîtrait et s’effacerait devant l’autre. 

Qu’ils parlent ou se taisent, les deux hommes ont en commun une intelligence et une sensibilité qui les rapprochent. Yanaihara s’était intéressé, dès 1947, au visage et à sa représentation. Il avait écrit sur la nécessité de la répétition, ou plutôt du recommencement. « L’artiste face au modèle répète le dessin. Le dessin doit être répété. C’est parce qu’il saisit les mouvements du visage à chaque instant, parce que le visage ne cesse de bouger. Une expression nie les expressions précédentes, un dessin est nié par les autres dessins. » Ces réflexions de Yanaihara ont préludé à sa rencontre, en 1954, avec Giacometti qui ne fait qu’en défaisant, en répétant, en recommençant. La connivence qui existe entre eux et donne son ton au récit trouve sa source dans ce sentiment qu’ils partagent de l’instabilité et de la fugacité d’un visage. Sans jamais verser dans la confidence, elle les conduit à préférer un dialogue, drôle ou grave, mais toujours exigeant, sur « ce qu’il y a de plus profond dans la vie et dans l’art »: la peur et le courage, les doutes, la liberté, enfin. Celle de défaire le travail de la veille, pour n’être prisonnier d’aucune forme; celle de rester ou de partir.

 

Parler avec quelqu’un, quelles que soient la sincérité et l’intelligence qu’on y mette, ce n’est pas encore vivre avec lui une expérience fondatrice. Il y a un pas de parler à vivre, franchi dès 1956 lorsque, commençant à poser pour Giacometti, Yanaihara découvre, presque jour après jour, que son visage qui, la veille, avait commencé à émerger de la toile, a été effacé pendant la nuit. Quand, occupé à rassurer le peintre qu’il voit profondément découragé, il se sent lui-même affreusement démoralisé en songeant aux heures de pose et aux longs efforts brutalement réduits à néant, au moins en apparence, par ce geste fou. Le travail du portrait fait naître entre eux un degré supplémentaire d’intimité. Au point qu’au moment d’embarquer dans l’avion pour le Japon, Yanaihara se prend à rêver de retourner s’asseoir dans l’atelier : « on parlerait de ce qu’il y a de plus profond dans la vie et dans l’art, ou plutôt on le vivrait ensemble. » 

Le récit des adieux à l’aéroport, en décembre 1956, à la fin du livre, montre, entre bien d’autres pages, la différence qu’il y a de parler à vivre. La très belle traduction de Véronique Perrin prouve ce que Giacometti savait déjà. Yanaihara n’est pas seulement cet « honorable professeur » dont a parlé Jean Genet. C’est, avait l’habitude de lui répondre Giacometti, un poète. Comme les poètes, il ouvre dans la langue un espace où des mots et des situations souvent très simples mais usés par l’habitude, où l’abstraction, une scène d’adieux, par exemple, prennent tout à coup une résonance inédite. Il fait nuit. Alberto et Annette Giacometti se sont assis à une terrasse, à l’extérieur, pour suivre des yeux l’avion de leur ami qui s’en va. Yanaihara les entend mais ne peut les voir autrement que comme des ombres. Il traverse seul l’étendue du tarmac, ébloui par les lumières. « Je suis reparti au hasard, à travers une étrange étendue déserte scintillante de blancheur ». Aux mots du modèle font écho, dans une lettre écrite le jour qui suit son départ, ceux du peintre: «Nous sommes ressortis sur la terrasse et là nous vous avons vu sortir de la salle et nous vous avons accompagné jusqu’au bout de la terrasse, vous là-bas sur cette immense place.» Leurs voix se répondent. Les portraits peints de Giacometti et ses sculptures donnent la sensation de l’étendue qui sépare et unit deux êtres, de la solitude, et de la puissance du regard qui s’aventure au travers de ce désert blanc. La langue dense de Yanaihara, son écriture dépouillée de tout artifice et de tout ornement parviennent à exprimer avec la même force ces motifs essentiels et à leur donner la même dimension de réalité vécue. 

Véronique Perrin et Gérard Berreby évoquent dans une postface le sort malheureux de ce livre et de son auteur. Encore en 1965, un an avant sa mort, Giacometti projetait la publication d’un texte de Yanahaira en regard de photographies d’Herbert Matter, mais Annette a retardé la réalisation de ce projet. En 1971, elle fit interdire au Japon et en France Avec Giacometti. Blessée par l’image donnée d’elle par James Lord dans sa biographie de Giacometti, elle ne souhaitait pas que soit rendue publique sa liaison, connue de son mari, avec Yanaihara. Ce n’est donc qu’en 1996, trois ans après le décès d’Annette Giacometti, que le livre fut de nouveau publié au Japon. À titre posthume, et amputé de ses derniers chapitres. Pour vivre avec Giacometti « le plus loin possible » l’aventure de l’art , Yanaihara Isaku avait renoncé à une brillante carrière universitaire. Nommé très tôt, en 1947, maître de conférences à l’Université Gakushûin de Tokyo, puis à l’Université d’Osaka, il dut à cause de ses séjours trop fréquents en France dans l’atelier de la rue Hyppolite-Maindron, abandonner son poste en 1966 et se contenter d’enseigner dans une université privée de Kyoto. Il fut, par surcroît, privé sa vie durant d’un de ses livres les plus importants.

La publication du récit de Yanaihara en français par les éditions Allia est une étape importante. Ceux qui s’intéressent à Giacometti pourront le lire comme un document. On découvre plusieurs de ses gestes et de ses manies: l’importance qu’il donnait à la distance à laquelle placer son modèle, indiquée par des marques rouges au sol ; ou encore, son indifférence aux variations de la lumière dans l’atelier, puisqu’il continuait à travailler même lorsque l’on n’y voyait plus rien sans toujours allumer la lampe. Mais c’est bien davantage. L’engagement de Yanahaira aux côtés de Giacometti est si total que son livre nous dévoile un peu du mystère de leurs face à face. Il nous convainc du pouvoir de création d’une rencontre, quand elle est véritable. C’est pour toutes ces raisons réunies qu’il constitue un témoignage d’une force et d’une valeur exceptionnelles. §

 

 

1. C’est par ce mot que Giacometti désigne, très souvent, son atelier de la rue Hyppolite-Maindron.

2. L’expression apparaît dans une lettre de Giacometti à Yanaihara du 12 janvier 1959. Il a lu, l’année précédente, un premier extrait du chapitre VII, traduit et envoyé du Japon par son auteur, qu’il a trouvé « très précis » et « poétique », et lui écrit ceci: « Nous allons continuer notre travail, nos portraits réciproques et nous irons un peu plus loin sans fin ». 

 

 

Article publié une première fois dans le journal critique
Hippocampe n° 22 (juillet/août/septembre 2015)

 

LIRE L'ARTICLE D'ANNE MAUREL SUR LE DEUXIEME VOLUME DE TEXTES DE YANAIHARA ISAKU EDITE PAR ALLIA