Daniel Grojnowski et Denys Riout
Les Arts incohérents et le rire dans les arts plastiques
Paris, José Corti, 2015, 328 p., 24 €


par Camille Paulhan

 

En 1937, alors que le souvenir des expositions des arts incohérents, qui se sont tenues au cours de la décennie 1880, semble s’être tout à fait estompé, Félix Galipaux les rappelle au bon souvenir de son lectorat dans son livre de mémoires. À propos de leur première exposition, en 1882, il écrit avec enthousiasme: « Eh bien, pour une journée de rigolade, ça a été aujourd’hui une journée de rigolade »1. En effet, on rigole bien chez les Incohérents, groupe informel réuni autour du discret Jules Lévy et ayant organisé des salons parodiques venant moquer les œuvres présentées au Salon officiel et revendiquant un statut en dehors du champ artistique: « Nous ne faisons point de l’Art, ceci est une chose parfaitement entendue, et jamais nous n’avons voulu en faire » écrit Jules Lévy en 1886. 


Daniel Grojnowski et Denys Riout signent cette année un essai aux éditions Corti sur les arts incohérents et la question du rire dans les arts plastiques. Rédigé dans un style clair et qui ne s’embarrasse pas d’un encombrant appareil de notes – une bibliographie générale est reléguée en fin d’ouvrage – l’ouvrage revient sur l’histoire des incohérents et leur héritage au cours du XXe siècle. Refusant une histoire téléologique assumée par certains auteurs et visant à démontrer que les Incohérents auraient «tout inventé, ce qui condamne leurs successeurs au ressassement», les auteurs souhaitent au contraire replacer les productions incohérentes dans leur temps, sans idolâtrie aucune et avec au contraire une certaine distance. 

Des pages passionnantes sont consacrées aux biographies de différents Incohérents célèbres, d’Alphonse Allais à Coquelin cadet en passant par Sapeck, caricaturiste fantasque dont certains faits d’armes sont ici dévoilés avec un sens du récit savoureux. On apprend ainsi que l’homme « s’est fait une spécialité redoutable en matière de blagues de mauvais goût et de mystifications », comme par exemple barbouiller son crâne de bleu « dans le but de pourchasser les ‘‘idées noires’’ », peindre à Honfleur « deux vues de la côte normande sur les côtes d’un âne » ou encore imiter le cri du chien dans un tramway réservé aux seuls êtres humains. Un chapitre est également consacré au bien mystérieux initiateur des expositions incohérentes, le méconnu Jules Lévy. Contrairement à toute attente, les auteurs ne revendiquent nullement une réhabilitation des auteurs et caricaturistes oubliés, et ne manifestent aucune extase béate face à ceux dont ils étudient les productions et attitudes. Lourdeurs grivoises, humour gras et antisémitisme larvé ou terriblement décomplexé sont déclinés au fil des pages. Nulle attaque particulière vis-à-vis des Incohérents, mais simplement des rappels historiques qui visent à déconstruire tout une mythologie formulée dans la seconde moitié du XXe siècle autour du groupe, bien souvent pour masquer un désamour profond pour l’art contemporain, que ses détracteurs accusent d’être une banale resucée des productions incohérentes. 

Dans ce contexte, les auteurs s’opposent fermement aux reconstitutions contemporaines de productions incohérentes, disparues dans leur immense majorité, comme avaient par exemple pu le faire des membres de Présence Panchounette en 1988 à la FIAC. Denys Riout avait déjà pu mettre en garde sur ce fantasme de retrouver via les reconstitutions des formes contemporaines – en se fondant sur des descriptions bien floues de travaux disparus – dans un article paru dans la revue Retour d’y voir consacré aux Incohérents (2010). Cette position paraît d’une grande justesse à un moment où les musées rêvent, pour des raisons souvent bassement racoleuses, de reconstituer à tout prix des ambiances «d’époque» au détriment d’un vrai travail historique – rappelons-nous le folklore désespérant de l’exposition « Bohèmes » au Grand Palais en 2012. 

Toutefois, on ne peut que regretter, à l’inverse, que ce riche ouvrage ne possède que des reproductions trop discrètes des dessins incohérents, et que les descriptions de certaines «œuvres» choisies parmi la production foutraque du groupe soient un peu trop étirées. De la même façon, au milieu de la pléthore de noms cités, le lecteur aurait sans doute besoin d’un index pour pouvoir mieux se repérer. Les chapitres les plus contemporains de l’ouvrage, qui évoquent d’une part le comique dans l’art moderne et d’autre part le rire dans l’art contemporain, mériteraient sans doute une publication à eux seuls, tant le sujet paraît vaste, de Dada à Jacques Charlier en passant par Fluxus. Et surtout, au terme de l’ouvrage, de nouvelles questions affleurent : qui rit encore aujourd’hui dans les arts que l’on dit visuels, et face à quoi ? Rire avec ou rire contre ? Quand Aurélie Filippetti, citée en fin d’ouvrage, n’hésite pas à déclarer en 2013 que « l’art contemporain [...] est toujours ludique », le pire est à craindre. On ne rit plus. §

 

1. Félix Galipaux, Souvenirs de Galipaux, Paris, éd. Plon, 1937, p. 135.

Image: Alphonse Allais, 1897.

 

Article paru une première fois dans le journal critique Hippocampe n° 21 (avril/mai 2015)