Chronique d'Anthony Dufraisse

 

Ces dernières semaines, j’ai battu le pavé parisien comme un marathonien survolté. Au risque de me claquer un mollet. Ou de me vriller le nerf optique. Fort heureusement, j’anticipe tous désagréments ; je ne sors jamais sans mon collyre. Quelques gouttes et hop, j’ai le globe oculaire comme neuf. Sans cela, profiterais-je aussi bien des merveilles qu’offrent musées et galeries ? Trêve de plaisanterie, procédons plutôt à l’inventaire-éclair de quelques récentes persistances rétiniennes. Débutons avec le polyvalent Joël Blanc. Quand il ne sculpte pas, il peint. Et s’il ne peint pas, c’est qu’il dessine. La foisonnante exposition que lui consacre pour quelques jours encore la galerie Molitor (sur le site même de la piscine bien connue) donne à voir des aquarelles nerveuses consacrées au sport, et plus particulièrement, période de Roland Garros oblige, à des joueurs de tennis. Il a indéniablement le sens du mouvement et du beau geste. Sport encore, chez Jean-Denis Walter cette fois, sans doute la galerie la plus athlétique de la capitale : dix photographes (Michel Birot, Julien Poupart, Gerry Cranham, Mark Leech…), spécialisés ou non en ovalie, proposent jusqu’à la mi-septembre leur vision du rugby, comme autant de cicérones de la testostérone. Plutôt que de vous parler de l’exposition Vélasquez qui se tient au Grand Palais, j’aimerais aussi attirer votre attention sur le travail de Martin Usborne. C’est très étonnant et c’est à la Galerie Photo 12. Sous l’influence esthétique, précisément, de Vélasquez, Usborne a tiré le portrait, sur les lieux de leur errance, de chiens de chasse abandonnés. Je ne sais pas si on peut dire que les clichés qui immortalisent lesdites pauvres bêtes sont de toute beauté, mais ils sont souvent empreints d’une solennité tragique. On a évoqué le Grand Palais : s’y déroulait jusqu’en juin, en parallèle de la manifestation consacrée au maître espagnol, une exposition que certains n’hésitent pas à qualifier d’historique. « Icônes américaines », c’était son titre. Il est vrai que voir réunies en un même lieu une cinquantaine d’œuvres parmi les plus emblématiques de 14 artistes américains majeurs (Calder, Warhol, Twombly, Lichenstein, Judd, LeWitt…) est chose rare.

Quoique centrées sur les années 1960, les œuvres en question reflètent l’inventivité (abstraction, pop art, minimalisme, figuration) de la seconde moitié du XXe siècle, et la richesse  de la collection du San Francisco Museum of Modern Art dont elles sont pour partie issues. Les autres pièces proviennent, elles, de la collection Fisher, du nom des co-fondateurs de Gap qui ont constitué au fil du temps l’une des collections privées d’art moderne et contemporain les plus importantes du monde.

    
Germaine Krull

Ailleurs, au Jeu de Paume, c’est de Germaine Krull, souvent citée mais pas si bien connue que ça finalement, dont il est question. De celle qui est sans doute l’une des femmes photographes les plus célèbres, et d’abord pour son active implication dans les avant-gardes des années 1920-1940, le Jeu de Paume présente le travail à partir de collections depuis peu seulement disponibles. La période parisienne de la photographe, entre 1926 et 1935, est plus particulièrement abordée à travers une bonne centaine de tirages d’époque destinées à des publications, et d’abord au magazine Vu où elle exerce, entre déstructuration et décalage,  un photojournalisme naissant.  À signaler aussi, les travaux de deux Chinois, Gao Hui et Liu Ren, présentés pour la première fois à Paris. Ça se passait à la galerie du 10. Approche panoramique de la nature et inscription de la présence humaine au sein d’un paysage, Gao Hui montrait une série en noir et blanc relativement classique mais témoignant d’une grande maîtrise. De vingt ans sa cadette, Liu Ren, née en 1980, est davantage tournée, elle, vers l’onirisme et le surréalisme à travers des images qui font la part belle, grâce à un travail en post-production, à la surimposition d’éléments.


Patrick Faigenbaum

Lauréat du Prix HBC qui lui a permis de réaliser ce projet, Patrick Faigenbaum, exposé à la Fondation Cartier-Bresson, nous fait pour sa part quitter la Chine pour l’Inde. C’est là-bas, et plus précisément à Calcutta où il a séjourné longuement à plusieurs reprises, qu’il s’est immergé. Une immersion qui lui vaut de signer des images pictorialistes d’autant plus remarquables que très éloignés des clichés habituels, auxquels donnent souvent lieu la métropole du Bengale. §


Texte paru une première fois dans le journal critique Hippocampe n° 23
(juillet/août/septembre 2015)