par Camille Paulhan

 

Trois ans après l’exposition – très remarquée – des œuvres de Louis Soutter à La Maison Rouge, dans un accrochage visant à faire émerger le caractère conjointement profondément moderne et joyeusement prolifique d’un dessinateur n’ayant cessé de faire évoluer et remettre en question ses pratiques picturales, on retrouve avec un plaisir renouvelé l’artiste suisse à la Maison de Victor Hugo. 

 

Le titre de cette présentation dont le commissariat est assuré par Julie Borgeaud, qui avait déjà été en charge de l’exposition précédemment évoquée, est malheureusement trompeur: loin d’évoquer des «dessins parallèles» entre Soutter et Hugo, l’accrochage fait plutôt apparaître des résonances fructueuses entre les œuvres des deux hommes, que près d’un siècle sépare pourtant. Parler d’Hugo comme source d’inspiration plastique pour Soutter est chose délicate: si ce dernier avait connaissance de certains de ses textes, il n’est pas certain qu’il ait pu connaître ses dessins. Mais l’écrivain est une figure centrale dans le travail de Soutter, qui se construit autour de grandes références littéraires: la première salle montre de nombreux dessins lui rendant hommage, évoquant certains de ses écrits célèbres, comme Notre Dame de Paris ou Quatrevingt-treize.

       
Victor Hugo, Taches avec empreintes de doigts, 1864-1865, encre brune et lavis aux doigts, BNF.
Louis Soutter, Parvis, vers 1937-1942, dessin aux doigts, encre, Galerie Karsten Greve, Cologne.

Une exposition comme celle-ci pourrait très bien souffrir de deux écueils : d’une part l’écrasement d’un artiste par l’autre au niveau purement plastique, d’autre part la valorisation excessive par les choix d’accrochage d’un artiste au détriment de l’autre. Ce n’est ici nullement le cas: même si les dessins de Soutter sont accrochés en nombre plus important, ceux de Hugo sont également judicieusement mis en valeur, ni en faire-valoir de l’artiste suisse, ni en illustration passive. Aucun des deux ne souffre d’une quelconque comparaison visuelle visant à minorer un des deux travaux, tant les styles graphiques et les élancements intellectuels sont différents. Au contraire, les voilà réunis par des considérations communes, comme par exemple les villes imaginaires, qui apparaissent tout autant romantiques et en voie d’effacement chez Hugo qu’elles se construisent en biffures encrées dans les citadelles de Soutter. Une salle, prenant pour point de départ La Légende des siècles, est également consacrée à l’intérêt porté par les deux artistes pour une mythologie élargie empruntant aussi bien à l’Antiquité qu’à l’Ancien ou au Nouveau Testament ainsi qu’à Dante pour évoquer la destinée humaine. Les poèmes de Victor Hugo, dont certains vers sont reproduits sur les murs, se marient avec une certaine grâce avec un explosif Caïn et Abel, des représentations christiques lumineuses ou des chœurs de bacchantes ou de nymphes massives de Louis Soutter.

La dernière salle de l’exposition, peut-être la plus saisissante, s’attache à croiser chez les deux créateurs des pensées qui auraient trait à une forme de mystère nécessaire de l’âme humaine: Hugo comme Soutter ont abordé tous deux des états limites comme le cauchemar, le basculement dans la folie, le vieillissement, la décrépitude ou la mort. Heureuse surprise, enfin: le rapprochement des dessins au doigt de Louis Soutter avec ceux de Victor Hugo, où le tremblé de la main fait naître chez le premier de grandes silhouettes hiératiques, chez le second un paysage abstrait où les dermatoglyphes gorgés d’encre viennent tacher avec régularité le papier. Citons aussi le plaisir de voir ici des lettres illustrées de l’écrivain mises en regard de plusieurs ouvrages imprimés enrichis par l’artiste suisse de dessins et d’ornements à la plume d’une inventivité rare. 

      
Victor Hugo, Ville au pont rompu, plume et lavis, Maison Victor Hugo, Paris.
Louis Soutter, Châteaux ruinés, 1923/1930, encre et plume, Musée cantonal des Beaux-arts, Lausanne.


Un catalogue vient accompagner cette belle exposition, regorgeant d’informations inédites – que les cartels, un peu légers, ne dévoilent pas forcément – et généreusement illustré. Un seul regret: que le catalogue commence nécessairement par le mot de la maire de Paris, Anne Hidalgo venant célébrer l’œuvre de Soutter, « située aux confins de l’art brut ». Voilà qui a de quoi faire grincer, au vu de la démonstration visant au contraire à replacer l’artiste, pas vraiment coiffé de grelots, dans la lignée des grands créateurs de son siècle. §

Louis Soutter / Victor Hugo
Dessins parallèles
Commissariat Julie Borgeaud
Maison Victor Hugo, Paris
jusqu’au 30/08/2015

 

Article publié dans le n° 22 du journal critique Hippocampe (juillet/août/septembre 2015)