par Philippe Lekeuche

 

Jean-Claude Hauc
Sade amoureux précédé de
Un grand seigneur méchant homme, le comte de Charolais
Paris, Les Éditions de Paris, 2015, 144 pages, 15 euros.

 

 

Le dernier livre de Jean-Claude Hauc réunit deux études en un seul volume et se fonde sur une documentation extrêmement riche : l’auteur a consulté des Journaux de l’époque, des Mémoires, des Correspondances, les archives de la Bastille conservées à la bibliothèque de l’Arsenal et il s’appuie sur une bibliographie étendue et solide. Hauc nous avait déjà montré qu’il était un éminent spécialiste des  libertins et aventuriers du XVIIIe siècle. Avec ce nouveau livre, il nous offre un éclairage inédit et original sur le divin marquis, ce dernier étant mis en contraste avec son aîné et contemporain, Charles de Bourbon-Condé, comte de Charolais.

Alors que Charolais apparaît comme un psychopathe pur, cruel et meurtrier par plaisir, les excès libidinaux de Sade, sa perversité jouisseuse, sont dans la « moyenne » des individus de sa caste,  grands aristocrates libertins se jouant des lois et de la morale. Sade n’a jamais assassiné personne. Alors que Charolais se situe hors de toute sublimation et création, il fait œuvre, il écrit des pièces de théâtre et des romans, et son désir, le fil rouge de sa vie, est de devenir un écrivain qui compte et comptera, un éclaireur de la vérité humaine, de la part d’ombre de l’homme.

Hauc raconte dans son ouvrage comment la  légende noire , qui fait de Sade un monstre, s’est construite dès le XVIIIe siècle, comment elle s’est ensuite perpétuée, sur la base de la déformation d’événements biographiques et sur la confusion entretenue entre l’homme et son œuvre, déduisant de celle-ci le caractère de celui-là. Il nous fait ainsi découvrir un Sade capable d’évolution au fil du temps et des circonstances, capable d’être amoureux et, vers la fin de sa vie, de se mettre en ménage avec Constance Quesnet et le fils de celle-ci, menant une existence bourgeoise dans une sorte de fidélité conjugale.

Et puis, il y a cet élément assez extraordinaire : à l’asile de Charenton où il se trouve interné peu après 1803, voici Sade devenu un précurseur de la théâtro-thérapie. Il écrit des pièces pour les malades mentaux, les leur fait jouer, est lui-même acteur et metteur en scène, tout ceci parce qu’il partage avec le directeur de l’établissement l’idée que le théâtre peut soigner ces malheureux !

Mais le livre de Jean-Claude Hauc n’est pas qu’un passionnant plaidoyer visant à réhabiliter Sade. Il nous montre non seulement que celui-ci n’est pas un monstre, mais qu'il est aussi de grande culture et novateur en littérature, pour la libération de la pensée ainsi que pour la connaissance de l’homme, qu’il a donc du génie. Sade n’était pas dupe du traitement qui lui était et qui lui serait réservé par la postérité : « Galilée fut persécuté pour avoir découvert les secrets du ciel ; des ignorants furent ses bourreaux. Je le suis pour avoir révélé les mystères de la conscience des hommes ; et des sots me tyrannisent. L’esprit, la science et l’imagination seront toujours le désespoir des gens stupides ».

Hauc exhausse Sade à la hauteur d’un paradigme de ce qu’est la création littéraire authentique. À l’heure du « politiquement correct », du discours standardisé et convenu, l’écrivain véritable assume le risque d’être, pour reprendre le mot de Saint-John Perse au sujet du poète, « la mauvaise conscience de son temps ».