par Hugo Pradelle

 

Toine Heijmans, En mer, traduit du néerlandais
par Danielle Losman, Paris, 10/18, 2014, 168 p., 6,10 €

Yanick Lahens, Dans la maison du père
Paris, Sabine Wespieser poche, 2015, 190 p., 9 €. 

Anne Weber, Vaterland, traduit de l’allemand par l’auteur,
Paris, Seuil, 2015, 240 p., 20 €. 

Mâkhi Xenakis, Iannis Xenakis, Un père bouleversant, 
Arles, Actes Sud, 2015, 232 p., 29 €

 

Le hasard (faux bien sûr) qui préside aux lectures engendre des questions qu’on ne se posait pas. Lisant récemment le livre de Marceline Loridan-Ivens, la question du rapport entre père et fille (et vice versa) m’a sauté au visage. J’ai relu les livres d’Annie Ernaux sur ses parents. Puis, des livres se sont succédés qui abordaient, très différemment cette relation fascinante…
 

Depuis l’antiquité, les rapports filiaux obsèdent les écrivains. Les grandes tragédies grecques en sont en quelque sorte le climax. Freud ne s’y est d’ailleurs pas trompé en allant y chercher les déboires existentiels d’Electre et d’Œdipe pour cimenter la psychanalyse naissante. On l’oublie, mais il a du remonter bien loin, aux temps antiques où la fausse pudeur bourgeoise et le joug religieux du monothéisme n’étouffaient pas autant. La filiation, ce qui précède, dont il faut se libérer, les moyens que nous échafaudons pour nous débarrasser de ces ombres trop grandes, ce que nous y reconnaissons, bref l’héritage, le modèle, nous encombrent et nous nourrissent dans un même mouvement compliqué. La question du père et du fils, de la transmission virile a longtemps occupé tout le champ. La domination masculine a le chic pour occulter le sexe faible. Pourtant, progressivement, le rapport du fils à la mère a pris le pas, et les hommes ont parlé de leurs mamans. Une fois encore c’était des hommes qui parlaient – de leurs pères, de leurs mères. Les pères ne s’occupaient guère de leurs filles on s’en doute. Lorsqu’on pense filiation et littérature, chacun convoque spontanément des titres ou des auteurs, au gré de sa culture propre, de ses goûts, de sa situation. Pourtant, il semble évident que des textes reviennent à la mémoire de tout le monde. Qui ne pensera au baiser crépusculaire du début de La Recherche, au fameux «Aujourd’hui, maman est morte.» de Camus, au célèbre livre d’Albert Cohen sur sa mère, aux pages déchirantes de Simenon sur la mort de son enfant, aux Vies minuscules de Michon, aux récits d’Annie Ernaux, au plus récent Devant ma mère de Pierre Pachet…? Bref, on a tous des voix qui nous habitent, des morceaux de textes exemplaires ou exemplairement dits. 

Il est frappant que les filles ne semblent pas avoir grand-place là-dedans. Il n’est guère difficile de spéculer sur les raisons qui l’expliquent. Les femmes ne sont sorties que fort récemment de la minorité dans laquelle on les tenait depuis des siècles. La psychanalyse, encore elle!, a évidemment joué un grand rôle dans la reconnaissance de ces enjeux filiaux, sur la révélation de leurs pouvoirs sidérants et de la nécessité de s’y coltiner. Et lorsqu’on échappe aux clichés les plus éhontés, que la complaisance s’abstient d’être trop voyante, que les écrivains – pères ou filles – ne s’écoutent qu’à la juste mesure, cela fait bien souvent des livres intéressants. Comment ne pas penser, immédiatement, à deux livres qui firent – ce n’est pas un hasard – un certain scandale ces vingt dernière années et qui font jouer à plein le rapport entre fille et père? Ainsi, sans s’y attarder, puisque j’ai déjà dit ailleurs ce que j’en pensais, L’inceste et Une semaine de vacances de Christine Angot coagulent, dans une forme d’extrémité, ce lien particulier dont on se débarrasse pas, qu’il faut affronter. Elle l’a fait, avec un certain courage, c’est évident. Quelques livres ont paru récemment qui sont traversés par cette relation mystérieuse qui fait s’entrecroiser les pulsions sexuelles originelles aux structures de la vie sociale, exhument les joies et les douleurs anciennes, parfois cachées, et les joies folles de l’enfance. Il y a toujours quelque chose de fascinant à dire son père ou sa fille, son origine ou sa progéniture, à porter le poids de ce lien inéluctable.

 

On y gagne comme on y perd. En tous les cas, il y a une forme de scission qui irrémédiablement sépare ce qui reliait, une perte de quelque chose de réconfortant, de présent en tout cas. Sabine Wespieser a choisi d’inaugurer sa collection de poche par deux textes qui abordent la question du rapport entre le père et la fille. Il y a le livre dérangeant de Zahia Rahmani «Musulman» Roman lu il y a longtemps (peu après son Moze) et qui nous avait fait forte impression. Il y a également le premier roman de Yannick Lahens – récemment récompensé à juste titre par le Fémina – qui nous fait découvrir une jeune fille prénommée Alice qui fera des choix de vie qui contreviennent totalement à la société bourgeoise haïtienne des années quarante. Lahens raconte sa vie, ses désirs de gamine, sa découverte des livres, du sentiment, du corps, de la sexualité, des hommes, de la politique, de la pauvreté, de l’injustice, de la petitesse des rapports humains. Elle raconte la déviance d’Alice, la manière dont elle se libère de la voie qu’on lui avait tracée. Enfant, elle danse devant son père, sans y penser, comme ça, parce que la fin d’après-midi est douce, parce que c’est comme ça, elle esquisse quelques mouvements ondulants. Son père, alors, avec une brusquerie terrible, la gifle. à partir de ce geste, toute l’autorité paternelle vacille, il ne reste que son absurdité, la contradiction entre le sentiment, presque la pulsion de l’amour absolu pour le père, et son évidente contradiction. Le mystère n’est plus doux, le père, ce plus grand des inconnus, n’est plus que cette forme d’empêchement, d’adversaire. «Il passera des années à vouloir atténuer ma joie répandu à grands flots, à me vouloir tranquille et cernée comme un lac. à dater de ce jour, nous serons l’un en face de l’autre comme deux chasseurs à l’affût. Moi dépistant sa colère et lui traquant l’insolence de ma joie. Mon père était jusque-là mon héros magnifique et lointain. Il devint, ce jour-là, faillible, mortel, mais toujours hors d’atteinte comme une contrée perdue. Longtemps après, il traversera mes sommeils d’exilée, mes rêves de noyée en agitant des lucioles.» On ne se débarrasse pas de son père, on s’en libère un peu. On fait de lui une trace, quelque chose au loin qui ne peut plus vraiment empêcher le bonheur, ou au moins la liberté. Le rapport filial porte sa part d’autorité, de justice supérieure, il y a quelque chose du dieu qui, nécessairement, choit. C’est un équilibre à trouver pour s’affranchir de la loi – ah, quelques échos de la lettre de Franz à son papa me traversent l’esprit –, pour passer au-dessus. Alice se doit de regagner quelque chose, de se garder du mystère labyrinthique du père. Elle doit être plus forte que lui, qu’elle-même. «Je voulus le blesser. Une phrase ou quelques mots pour lui rappeler la gifle, pour qu’il se souvienne d’Edgard, pour qu’il oublie la dame à l’ombrelle. Mais je posai ma tête sur son épaule et ne dis rien. J’étais jeune, j’avais vingt ans et, quelque part, tout au fond de moi, je me sentais la plus forte. Les larmes coulèrent plus doucement. Et ce fut tout.»

 

Mais est-ce tout vraiment? Le rapport ne peut-il s’inverser, passant de l’autorité à la responsabilité? Le père peut aussi parler de la fille, de ce poids qui le subjugue, de ce qu’il se raconte à lui-même pour faire modèle, retrouver sa plus élémentaire part de masculinité. Le personnage central du roman de Toine Heijmans – qui a reçu un accueil plus que favorable et le Médicis il y a deux ans –, Donald, cache son licenciement à son épouse et organise une brève traversée en Mer du Nord avec sa petite fille. Il pensera qu’elle est tombée à l’eau et s’est noyée. Le roman raconte tantôt l’apaisement de la navigation, tantôt la panique et la terreur de la perte. Dans ce roman, tout entier gorgé de clichés et dont l’expression, volontairement très retenue, confine à la vacuité, a pour intérêt de mettre au jour une manière de concevoir la filiation comme un prolongement de soi et de ses frayeurs intérieures, comme une pure relation de dépendance et de responsabilité. C’est un trait de l’époque sans doute qui s’y exprime. Ce n’est pas inintéressant – bien que cet aspect soit sans doute bien involontaire, puisque le roman se veut émouvant – que de mettre en scène ce rapport pathologique et strictement émotionnel dans un roman bref. Malheureusement, l’ambiance n’est pas celle d’un film de Haneke et le lien filial n’est conçu que comme une pure projection, une sentimentalité qui s’exhibe. Pourtant, c’est sans doute le rapport le plus commun qui s’exerce entre père et fille ici, sans la nuance nécessaire, sans la distance souhaitable, sans l’ironie lucide qui permettrait de l’explorer plus avant, d’en faire autre chose qu’un mélo. C’est aussi la force de l’adulte qui s’y défait, s’y décompose pour exhiber peut-être l’embarras de la paternité, le malaise contemporain qui trouve un exutoire dans ce lien-là, ambigu ô combien. 

 

Ce rapport de responsabilité est fort heureusement réversible. L’écrivain peut en faire autre chose, aller très loin dans le questionnement qui le relie à son passé, ce qui le précède, le conditionne, ce qu’il porte d’un avant. Parfois c’’est une faute, parfois un morceau de faute, parfois un vide. La littérature aime à fouiller l’obscurité, ce qui manque, ce qui se défait dans la mémoire, ce qui empêche d’être soi, librement. La littérature a tant à voir avec la honte! Et, un peu bêtement, nous rêvons d’entièreté, d’une complétude impossible, d’une logique qui n’existe pas. Il est parfois nécessaire de s’y confronter, de s’y trouver, d’y retrouver quelque chose. Anne Weber entreprend «un voyage pour rejoindre (s)on ancêtre dans le passé» et d’en dessiner un «portrait fantôme», de le comprendre, de se comprendre, de se débarrasser de quelque chose de terrible, de défaire la causalité de la paternité. La filiation inscrit la fille dans une matière qui n’est pas soi, la dépasse, dont elle doit se débrouiller. Weber n’accepte tout simplement plus d’être univoquement ce qu’elle est, d’où elle vient. Son livre d’ailleurs tout entier se refuse à la fixité, adoptant un mouvement d’associations, de progression très énergique. Il y a tout d’abord la honte d’être allemande – elle traduit ses livres elle-même en français –, d’en porter un «fardeau» jusque dans a langue qui semble recouvert d’un «voile», d’expurger le temps passé, de se situer dans la continuité terrible de son corps.

Elle remonte ainsi assez loin, à la figure de son arrière-grand-père – Florens Christian Rang qu’elle baptise Sanderling –, intellectuel allemand proche de Benjamin ou et de Buber – ces hommes qui ont fait «sortir le monde de ses gonds» – qui incarne en quelque sorte la grandeur sévère de la Prusse du début du XXe siècle. Cet homme, à un moment de sa vie, semble justifier l’euthanasie que mettront en place, bien après, les bourreaux nazis. Le livre s’élabore comme une enquête, une fouille obstinée d’archives, de papiers, de carnets, la narratrice retournant sur les lieux mêmes dans lesquels il vécût. Il y a l’émotion de refaire, de se rapprocher, voisine de celle d’un Daniel Mendelsohn, de qui retrouve quelque chose du passé, découvrant dans ce processus même une part inconnue de connaissance. Le livre finalement raconte un échec – comme beaucoup de beaux livres d’ailleurs –, celui de comprendre tout à fait l’autre, le père symbolique, celui depuis qui se déploie l’ombre fautive, le dégoût d’une part de soi. L’écrivain s’interroge à toutes les étapes de sa recherche sur la légitimité à la mener, sur ses raisons, ce qu’elle s’invente pour se justifier. Weber opte pour la position d’un refus, brisant quelque chose de ses propres causes. Elle dit clairement: «quelque chose en moi se cabre à l’idée de ce court-circuit  qui établit un lien de causalité entre Sanderling et la génération suivante. Non, je n’accepte pas cet enchaînement de générations les unes aux autres.» Elle écrit le père, l’autorité, ce qui surplombe et conditionne, selon une perspective disruptive, négative. Le père n’est plus le père, il est avant, c’est tout. Elle constate finalement que «nous regardons en arrière et ne voyons rien de passé. Nous ne pouvons nous empêcher de revenir en arrière, de vouloir reconstruire, d’imaginer. Nous avons beau tendre de toutes nos forces vers ce qui est révolu; à la fin, que nous le voulions ou non, nous poussons le passé devant nous.» Tout se réinvente finalement, tout se joue au-dedans de soi, caché.

 

Cette distance là n’existe pas toujours. La vie, parfois, offre la chance de cheminer ensemble, père et fille, fille et père, en trouvant un équilibre, en se reconnaissant. Iannis Xenakis l’écrit clairement à sa jeune fille, l’encourageant à peindre, à vivre, à vivre toujours plus. Elle publie aujourd’hui un livre sur celui qui la bouleverse, dont le travail trouve un écho étrange dans le sien, comme ses motifs de toiles d’araignées qui, chacun dans leur temps, se font face. On retrouve le père dans la fille, on comprend la joie du père à être père. Par exemple, nous n’oublierons pas les leçons de mathématiques si particulières qu’il lui donnait. Mâkhi – en lisant on comprend ce nom-là –, écrit un livre qui dit sa vie, l’éclaire, lui rend justice. Ce n’est pas un renversement de l’autorité, ici, c’est un partage. Elle raconte son enfance, sa jeunesse, la guerre, ses engagements, l’exil, la rencontre avec sa mère, leurs vacances, leurs maisons… Elle dit aussi son parcours d’architecte, l’évolution de son travail musical, les liens qui le unissent, ce que ce travail a produit sur elle-même. Elle cite abondamment les carnets de Xenakis dont nous ne résistions pas à donner quelques extraits, frappants: «La musique n’est pas une langue.»; «Il faut réapprendre à toucher le son des doigts…!»; «Comment introduire la voix, les cris de douleurs, les sanglots en musique?»; «Ce sens, donc, originel de la musique est: donner un ordre au Temps Absolu lui arracher la continuité mortelle, créer le fait=vie.» La fille suit, regarde, apprend. Et restitue. Certes, parfois, souvent, l’écriture n’est pas extraordinaire – mais elle n’est pas écrivain –, le style un peu fade, mais quelle émotion se dégage de la lecture de ce livre formidablement édité – l’iconographie est splendide! –, de ce compagnonnage filial bouleversant. La dernière section du livre, lorsque que Mâkhi parle de sa rencontre et de son amitié avec Louise Bourgeois, de son travail à elle, lorsqu’elle transvase son père dans cette artiste de génie, qu’elle inverse le rapport au père qui n’est plus l’autorité ou la force, mais qui, faible, a besoin d’une aide qu’on lui offre avec joie. Elle s’invente la continuité qui encombre Weber, elle trouve le moyen de se prolonger l’un l’autre, de s’extravaser par-delà la mort. Elle sculpte cette Antigone bleue qui regarde la baie en Corse où il avait construit une maison et où ses cendres ont été répandues. Elle accepte d’être la fille de ce père. Et c’est extraordinairement émouvant. §

 

Article paru une première fois dans le journal critique Hippocampe
(n° 22, juillet, août, septembre 2015)