par Camille Paulhan


Peter Hutchinson, Dissoudre les nuages
Genève, Mamco, 2014, 224 pages, 22 euros.

 

L’artiste Peter Hutchinson, sous le titre poétique Dissoudre les nuages, vient de faire paraître en français un recueil de textes, publié originellement en anglais en 1994, à l’occasion d’une importante rétrospective au Musée d’art de Provincetown (Massachusetts). Il va en effet bénéficier d’une exposition dans quelques mois au FRAC Bretagne, ce qui devrait permettre au public français peu connaisseur du travail de cet artiste étonnant, de découvrir un certain nombre de projets et d’œuvres. 

Le recueil révèle d’abord un artiste écrivain, conteur et poète, excellant aussi bien dans les récits autobiographiques ou autofictionnels que dans les nouvelles ou les aphorismes. Une courte préface de Gilles A. Tiberghien vient présenter avec précision «l’art, la vie et les opinions» de Peter Hutchinson, artiste anglais vivant aux États-Unis depuis le début des années 1950, proche de Nancy Holt, Robert Smithson ou encore Dennis Oppenheim, d’abord connu comme poète avant de se tourner vers les arts visuels au tournant des années 1970.

Présentées dans une première partie, les nouvelles d’Hutchinson sont des plus savoureuses, car elles mêlent pour la plupart science-fiction et art contemporain, non sans ironie: l’une d’elles imagine un « Earth Art» réceptionné dans les zones extraterrestres, tandis qu’une autre figure un scénario d’anticipation de l’an 2000 dans lequel un nouveau procédé d’embaumement fait fureur, du plastique étant coulé sur le corps de personnes décédées, «pour décorer la maison comme n’importe quel objet d’art». Une autre particulièrement marquante, «Mort et vie d’une peintre fameux», évoque par inversion l’existence d’un peintre, se réveillant dans son cercueil dans la joie familiale avant de vivre à rebours et de naître dans la consternation générale. 

Les « Histoires longues » sont sans doute plus difficiles à suivre pour qui ne connaît pas du tout l’œuvre de Hutchinson – l’ouvrage n’étant accompagné d’aucune illustration qui permettrait parfois de comprendre mieux les projets évoqués. Ces textes descriptifs et – faut-il l’avouer – parfois longuets s’attardent notamment sur son importante œuvre Project Paricutin Volcano, et seront sans doute plus digestes en regard de l’exposition du FRAC. D’autres écrits, plus enlevés, viennent toutefois rendre hommage au talent d’écrivain de l’artiste, comme, par exemple, les «Histoires courtes», brèves réflexions sur des banalités quotidiennes racontées de façon à les transformer en histoires aux qualités philosophiques indéniables. Dans leur ton, elles rappellent nombre de textes de Daniel Spoerri, également grand conteur, et apportent en creux de petites anecdotes croustillantes sur le milieu artistique fréquenté par Hutchinson au cours des années 1970, tout comme son « Journal d’art de jardinage » ou ses « Séries d’alphabet ». Il y est question de cueillette de champignons avec John Cage, de la recherche éperdue d’une rose bleue, d’un collectionneur vénitien inondé ou d’un pharmacien amateur d’art éclairé au point de vendre du mercure sans ordonnance, et de bien d’autres historiettes mettant l’accent sur le caractère expérimental, erratique et enjoué de la production artistique de l’artiste, nourrie de science-fiction, de syncrétisme et d’autres mythologies oscillant entre Kerouac et la période hippie. 

Seule petite ombre au tableau concernant cette traduction: que les unités de mesure américaines n’aient pas été traduites, car les yards, pouces, livres et autres degrés fahrenheit, ne disent sans doute pas grand-chose aux Européens, alors même que Hutchinson s’acharne régulièrement à donner des indications précises de poids, de taille et de température. Même si quelques clins d’œil au contexte artistique de l’époque demeureront inaccessibles au lecteur non spécialiste, l’ensemble demeure réjouissant, et se lit avec plaisir, épuré des lourdeurs théoriques qui fondent parfois les écrits d’artistes. Ici, la théorie se niche dans les récits d’anticipation, dans les aphorismes rêveurs et les récits désastreux de consommation de champignons au cours d’un road trip: en bref, dans le fictionnel et la légèreté, l’air de rien. §

 

Article paru dans le journal critique Hippocampe n° 22
(juillet, août, septembre 2015)

 

L'exposition Peter Hutchinson au FRAC Bretagne (Rennes)
du 18 décembre 2015 au 28 février 2016