LITTERATURE


par André Gabastou

 

Diego Zúñiga, Camanchaca
Traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio,
Paris, Christian Bourgois, 2015, 128p., 13 euros

 

Né à Iquique (Chili) en 1987, journaliste, Diego Zúñiga a publié en 2009 un premier roman, Camanchaca, qui a obtenu diverses récompenses et été salué par la critique. Par la suite, il a participé à plusieurs recueils de contes et de nouvelles, puis dirige actuellement la revue littéraire 60 watts.

 

Jean Cocteau disait de Minou Drouet, une très jeune poétesse en vogue au milieu du siècle dernier : «Tous les enfants sont poètes, sauf Minou Drouet». Roland Barthes déconstruit le mythe qu’elle avait suscité dans ses fameuses Mythologies. Le génie attribué aux enfants, en général au détriment des adultes, est le fruit d’une double illusion : leur usage approximatif du lexique, des normes linguistiques, et le regard sans inhibition qu’ils portent sur le monde. Si les enfants géniaux n’existent pas, il existe toutefois de magnifiques reconstructions littéraires de l’enfance placées forcément sous le signe de l’artifice, à commencer par celle d’Être sans destin d’Imre Kertész (Actes Sud, 1998), la douleur de la déportation vue par des yeux d’enfant, chef-d’œuvre du genre, ou celle du présent ouvrage.

Diego Zúñiga rend compte dans une série de séquences au style minimaliste de son enfance à Iquique et à Santiago (l’auteur et le narrateur se confondent), ou entre les deux, ponctuée par quelques événements fondateurs, destructeurs, perturbateurs, auxquels le texte ne cesse de retourner: la mort de son oncle Neno, une scène d’inceste, la détérioration de ses dents à l’image de sa vie. Le narrateur, qui vit à Santiago, se rend avec son père dans cette ville où vivent sa nouvelle famille et son grand-père (la grand-mère est décédée).

Jeune étudiant désargenté, il dépend des bourses qui lui sont accordées et qu’il gère au plus près, sa mère comptant sur l’aide financière (frustrée) du père. Il aspire à devenir journaliste sportif, s’y exerce, se passionne (modérément) pour le football, mange trop (son embonpoint l’embarrasse) et doit monter à Tacna (Pérou) pour y faire soigner ses dents qui saignent. Sa mère n’est attentive à lui que par intermittence, surtout quand il s’agit d’arracher au père une aide matérielle, son grand-père, adepte d’une secte religieuse (elles commettent des ravages en Amérique latine), lui donne des conseils évasifs, sa chienne agonise, son père est toujours à côté de la plaque. Il voudrait en savoir plus, sans jamais obtenir de réponse, sur la mort de son oncle Neno. Son père l’a-t-il tué ? Était-il l’amant de sa mère ?

Au fur et à mesure qu’il avance, le récit obscurcit ce qu’il prétendait éclairer. Plus on lit, moins on en sait et une scène d’inceste sans pénétration à demi rêvée brouille encore plus les pistes. On se repère dans l’espace et le temps grâce à de fugaces sensations auditives et visuelles. Le ton devient lancinant, enveloppant, absorbant, puis se tait en un murmure pour laisser une impression de déjà vu, mais jamais entendu ainsi, avec une aussi grande justesse. §

 

Article publié une première fois dans le journal critique Hippocampe, n° 23, octobre/novembre 2015.