PORTRAIT


par Gwilherm Perthuis

Elle dit avoir commencé à faire de la poésie dès sa naissance, « comme tout le monde »… Laura Vazquez écrit, donne des lectures performées et dirige la toute jeune revue Muscle. Elle vient par ailleurs d’achever une thèse consacrée aux formes poétiques contemporaines.

 

Lors de la dernière édition du festival Voix vives de Méditerranée, qui se déroule chaque été à Sète, le travail de Laura Vazquez nous a clairement semblé sortir du lot. Ne laissant qu’une minuscule place aux écritures expérimentales, cet événement brille par sa capacité à faire dialoguer un poète Israëlien avec un Saoudien, un Croate avec un Turc, et réussit avant tout à imposer la littérature comme un pont entre les cultures, mais le festival peine cependant à prendre en considération la multiplicité des formes d’écriture contemporaines (poésie visuelle, sonore, performance, vidéos, liens avec les arts visuels…). Née en 1986 à Perpignan, d’origine andalouse, Laura Vazquez a apporté beaucoup de fraîcheur à la manifestation sétoise en donnant plusieurs lectures qui interpellent ou bouleversent l’auditeur grâce à un remarquable travail sur la voix, sur le rythme de la scansion et à la précision de l’écriture tirée le plus souvent de motifs sonores ou musicaux. « Rien ne me procure plus d’émotion, de surprise, d’émerveillement, de compréhension, de conscience, de profondeur que la musique » nous confie-t-elle avant d’émettre l’hypothèse que les écrivains, du moins ceux qu’elle admire, sont souvent des musiciens ratés : Pascal Quignard, Pierre Guyotat, Thomas Bernhard ou Louis-Ferdinand Céline…
 
Installée à Marseille, Laura Vazquez passe beaucoup de temps à la bibliothèque du cipM, l’un des fonds de livres de poésie les plus riches en Europe. La lecture des autres stimule sa propre écriture, le va-et-vient entre lecture et écriture est moteur, les deux faces inséparables d’une même médaille se contaminent. Au départ très influencée par le poète Christophe Tarkos (1963-2004), qui s’attaquait à la matérialité de la langue pour la préserver de la communication marchande, en la transformant en « pâte-mot » et en inventant une forme de « mastication verbale », Laura Vazquez est parvenue à s’émanciper de l’écriture « à la manière de », ou en « hommage à », depuis la publication de La Main de la main chez Cheyne éditeur (2014), pour lequel elle fut distinguée par le prix de la Vocation. A peu près au même moment, les éditions Derrière la salle de bains, dirigées par Marie-Laure Dagoit, proposent trois de ses textes, imprimés à la demande sur de beaux papiers, qui peuvent être commandés directement sur le site internet de la maison d’édition. La prose de Menace instaure un dispositif narratif, tandis que Le Système naturel et simplifié, ainsi qu’chaque fois, relèvent d’une poésie sonore jouant sur des enchaînements d’anaphores, des répétitions et des permutations qui insufflent une polysémie au lexique : « Tu es le système vocal, tu es la corde de la bouche, tu es le ventre du couteau, tu es planté dans des couteaux, je suis en dehors de moi, je suis le ventre du couteau, je suis une goutte très lourde, tu es une goutte très noire, tu es en dehors de moi, je suis en dehors de moi, je suis avec le couteau, je suis avec les couteaux, tu es avec mon couteau, tu plantes en dehors de moi. »

La poésie contemporaine et les écritures les plus inventives sont intimement liées à la vie des revues et correspondent parfaitement à ce que ce médium peut offrir en termes d’espaces de liberté et de laboratoires de la pensée. La revue est le lieu rêvé pour publier ses premiers textes, pour être lu d’un nouveau cercle de lecteurs et pour faire ses preuves. Laura Vazquez a donné des projets à une cinquantaine de revues, dont NioquesDoc(k)sEpsace(s)Behind ou Les Cahiers du refuge, et elle a récemment lancé sa propre revue, Muscle, avec Arno Calleja, qui tous les deux mois avec une économie de moyens, propose deux textes de deux auteurs sur une feuille pliée quatre fois : Julien Blaine, Antoine Brea, Emmanuel Adely, Marc Cholodenko ou Christophe Manon figurent, entre autres, aux brefs sommaires des sept premières livraisons.
 
Entre écriture et réflexion, Laura Vazquez conduit de nombreux chantiers de front. Une thèse de doctorat qu’elle vient de terminer sur les formes poétiques intermedia, qui lui a permis d’établir une histoire de la poésie qui se passe ailleurs que dans le livre en s’appuyant, en particulier, sur les œuvres de Thomas Braichet et de Christophe Tarkos ; mais elle assure également la diffusion de son travail sur internet (enregistrements de lectures) et réalise chaque mois un poème/vidéo, montage de 30 ou 31 mots dits quotidiennement devant une caméra ; et enfin, elle se produira au Carré d’art de Nîmes en novembre et à Strasbourg en janvier en écho à l’exposition Tristan Tzara. §
 
 
Portrait publié une première fois dans le journal critique Hippocampe
(n°23, octobre/novembre 2015)

Acheter les textes de Laura Vazquez aux éditions Derrière la salle de Bains

 
 
 
 

 Lecture de Laura Vazquez, Tout tombe 

 
 
 
 
 

Lecture de Laura Vazquez, A chaque fois