EXPOSITION


Le journal critique Hippocampe n° 23 (octobre/novembre 2015) consacre deux articles complémentaires à l'édition 2015 de la Biennale d'art contemporain, rendez-vous majeur en France et en Europe, qui accueille un très large public, plus de 200'000 visiteurs en quatre mois, dont plus de la moitié ont moins de 30 ans. Un aperçu de l'événement de plus en plus tentaculaire par Gwilherm Perthuis et une chronique de Camille Paulhan, pour se faire une idée des oeuvres à ne pas manquer cette année et pour réfléchir aux limites de cette forme d'exposition, thématique dans le cas lyonnais, qui est prisée dans le monde entier (il existe aujourd'hui plus de 200 biennales).

 

Un excellent état des lieux de la création contemporaine

par Gwilherm Perthuis


Avec ses multiples plateformes – Veduta, Résonance, les Focus, des résidences, puis Rendez-vous à l’IAC –, et la diversité de ses actions diffusées sur le territoire métropolitain, la Biennale d’art contemporain de Lyon peut paraître tentaculaire. Effrayante ? Le public peine sans doute à trouver des repères devant cette offre pléthorique. Mais l’effervescence qui anime, tous les deux ans pendant quatre mois, l’ensemble des professionnels de l’art provoque une saine émulation et érige la création contemporaine en moteur d’une économie et d’une société.

La 13e édition de la Biennale de Lyon, dont le commissariat a été confié à Ralf Rugoff, actuel directeur de la Hayward Gallery de Londres, introduit un nouveau cycle thématique dicté par Thierry Raspail, directeur artistique de l’événement, autour du vocable « moderne ». Bien qu’il ait conservé ce terme dans le titre de sa Biennale, « La Vie moderne », qui spontanément nous renvoie à Baudelaire, au Playtime de Tati, mais aussi, évidemment, aux avant-gardes du XXe siècle, la notion de modernité est difficilement identifiable dans l’exposition. De manière générale, la forme biennale ne semble pas adaptée à un resserrement thématique. Si l’on met de côté la remarquable réflexion de Victoria Northoon, «Une terrible beauté est née», en 2011, critiquer une Biennale à l’aune des hypothèses ou des réponses qu’elle développe sur son thème provoque forcément des déceptions… Une fois détaché de cette préoccupation, le regard libéré, la visite de ce genre d’exposition devient infiniment plus riche; les œuvres sont désormais observées pour ce qu’elles sont et non pour ce que l’on pourrait potentiellement leur faire dire sous la contrainte thématique.




Cyprien Gaillard, Nightlife, 2015, vidéo 3D motion picture, 15 min. © Cyprien GAILLARD
 

En réunissant une soixantaine d’artistes, répartis dans les espaces de la Sucrière et du Musée d’art contemporain, Ralf Rugoff livre un projet représentatif de ce qui se passe actuellement sur la scène internationale de l’art contemporain en nous faisant découvrir de jeunes artistes nés dans les années 1980 et provenant des cinq continents, en particulier originaires ou vivants en Afrique. La déambulation est extrêmement agréable, on respire entre les salles, et l’accrochage, pourtant constitué à 60 % de productions inédites, est presque toujours une réussite. Rugoff veille à conserver un relatif équilibre entre les différents médiums (vidéos, installations, sculpture, photographies…) bien que la peinture et le dessin soient minoritaires. Quant à la peinture, elle est superbement représentée par Johannes Kahrs (née à Brême en 1965) qui montre des tableaux intrigants, aux ambiances glauques, dans lesquels les images sources de célébrités, trouvées sur Internet ou dans la presse (d’ailleurs présentées en contrepoint), sont transformées en des personnages de fiction hallucinés dans des états limites (drogue, dépression…).

Les vidéos sont souvent le parent pauvre des foisonnantes Biennales, car l’image en mouvement induit des durées incompatibles avec les temps de visite contraints du public. Dans « La Vie moderne », la plupart des vidéos sont d’un excellent niveau et riches sur le plan plastique. Elles n’excèdent jamais vingt minutes et leur durée est précisée sur les cartels, ce qui leur vaut d’être bien intégrées au parcours. Le film du mexicain Miguel Angle Rios dans lequel des cabanes de tôle tombent du ciel, avant qu’un cube transparent ne lévite au-dessus d’un terrain vague tenant lieu de décharge est très intrigant. Mais la proposition la plus stimulante dans ce champ est certainement la projection 3D de Cyprien Gaillard qui fait s’animer des arbres au rythme d’un sample des deux versions de la chanson « I was born a looser » d’Alton Ellis, refrain résigné qui finit par se transformer en un « I was born a winner ». Le lauréat du prix Marcel Duchamp 2010 exploite avec beaucoup d’efficacité l’image tridimensionnelle et produit une pièce assez inattendue, une véritable expérience. On est très loin du simple effet gadget trop souvent réservé à la 3D. Par contre, la vidéo de Tony Oursler sur le thème de la reconnaisance faciale peine à convaincre: le son est de mauvaise qualité et la projection se dissout sur le plafond d’une salle circulaire inadaptée.


Miguel Angel Rios, The Ghost of Modernity Lixiviado, 2012, vidéo, 12 min, © Miguel Angel RIOS.

Certains rapprochements sont assez réjouissants: des toiles récentes de l’américain George Condo, qui citent et déconstruisent les grands noms de la modernité (Mondrian, Picasso, Matisse), sont placées en regard d’une série de photographie noir et blanc de Cameron Jamie, documentant les décorations installées pour la période d’Halloween dans les jardins de la côte ouest, qui font écho au cinéma hollywoodien. Les résidus de milliers de litres de Coca-Cola, longuement consumés et rassemblés dans une vitrine, jouxtent plusieurs peintures d’Ed Ruscha – dont trois tableaux issus de la série Psycho Spaghetti Western – qui interrogent la société de consommation et qui résonnent avec les ready-made de Mike Nelson exposés à la Sucrière – des morceaux de pneus prélevés au bord de l’autoroute A7. Les peintures en noir et blanc d’Avery Singer tirées de modélisations 3D de personnages font allusion, pour le coup, à la modernité, au constructivisme, et notamment à un livre pour enfant de Rodtchenko (Animaux à mimer). Enfin, nous conclurons ce rapide tour d’horizon en attirant l’attention sur l’installation de Céleste Boursier-Mougenot, représentant la France à la Biennale de Venise cette année, qui utilise les ondes de nos téléphones portables pour faire pleuvoir, à un rythme et à une intensité variables, des noyaux de cerise sur une batterie; puis le jardin nocturne d’Hicham Berrada, déjà présenté dans une configuration différente par la galerie Kamel Mennour, où du jasmin de nuit libère un intense parfum dans une ambiance bleutée. §

Gwilherm Perthuis

 

Hicham Berrada, Mesk-ellil, 2015, Ensemble de 7 terrarium en verre teinté, cestrum nocturnum, éclairages horticoles, éclairages clair de lune, temporisateur, Courtesy the artist and kamel mennour, Paris, © Fabrice SEIXAS.
 

 

 

Biennale de Lyon 2015 : quelques critiques, quelques pépites

par Camille Paulhan

Placer la Biennale de Lyon 2015 sous l’égide d’un des mots les plus galvaudés de l’histoire de l’art, voilà qui ne peut manquer de surprendre. Pourtant, il faudrait ne pas trop s’y attacher: comme bien souvent dans les manifestations qui énoncent d’emblée une thématique en apparence rigide mais qui fonctionnent en réalité essentiellement sur des productions d’œuvres réalisées pour l’occasion, le point de départ n’est qu’un prétexte. On est d’ailleurs en droit de se demander, à l’occasion de la treizième biennale de Lyon, ce que cet événement incontournable souhaite encore promouvoir avec ce mot vaguement anachronique de «moderne», dont le commissaire Ralph Rugoff semble dans son introduction à la brochure qui tient lieu de catalogue se détourner non sans gêne aux entournures.

  

Tatiana Trouvé, Sans Titre, installations de dessins tirés de la série Intranquillity, 2008-2014, © Blaise ADILON ; © ADAGP, Paris 2015.

Pourquoi une biennale comme celle de Lyon, qui présente des artistes de générations et d’origines géographiques si variées, a-t-elle encore besoin de se doter d’une thématique, au lieu d’assumer un point de vue singulier d’un commissaire d’expositions qui viendrait proposer un rassemblement forcément fragmentaire et personnel d’une scène contemporaine ? En effet, d’autres spectateurs que moi auront pu constater ce fait étrange qui consiste à s’interroger face à chaque œuvre sur son « inscription » ou non dans le « thème ». Or une biennale d’art contemporain n’est pas une exposition historique, à visée didactique. Ici, c’est avant tout une question de choix, de la part de Rugoff : plus de choix d’artistes que d’œuvres, au demeurant, tant le nombre de productions est important (largement plus de la moitié des projets). Il faut sans doute se réjouir de pouvoir visiter des expositions où tant d’œuvres nouvellement réalisées se croisent, mais cela n’empêche pas de s’interroger: d’une part sur la dimension sélective du travail du commissaire, d’autre part sur la tendance assez poussée chez certains artistes à fondre leurs intentions dans des formes d’installations un peu grandiloquentes, plus aptes à occuper l’espace physique du spectateur que sa pensée.En dépit de ces réserves, la Biennale de Lyon 2015 est de bonne qualité, et on y voit des œuvres intrigantes, dont on ne saurait dire ici si elles se rattachent au « moderne » ou pas. Une attention particulière est accordée à la sculpture et aux travaux en volume en général: à la Sucrière, trois œuvres se dégagent particulièrement. Tout d’abord Permanent Residence (2014-2015) d’Andreas Lolis, ensemble de rebuts – cartons, plaques de polystyrène, palettes... – qui paraissent avoir été trouvés dans la rue et qui pourraient bien être utilisés comme un abri précaire. Seule l’observation attentive des scintillements inhabituels de ces objets banals permet de comprendre qu’ils sont en réalité réalisés en marbre.


Premier plan : Céleste Boursier-Mougenot, Aura, 2015, Courtesy de la galerie Xippas, Paris, 2015
Arrière plan : Andreas Lolis, Permanent Residence, 2015, Courtesy de l'artiste, de The Breeder, Athènes, 2015

À cette fragilité simulée semblent répondre par écho les appareils photographiques, lecteurs DVD, ordinateurs et autres imprimantes obsolètes subrepticement infiltrées par des plantes vertes. Ces travaux de Michel Blazy sont exceptionnellement bien présentés, dans des alcôves extérieures où ils recueillent, comme dans son atelier, l’eau de pluie tout autant que le vent. Enfin, il faut noter un bel ensemble de céramiques émaillées de Cameron Jamie, aux formes grouillantes, réalisées pour certaines à partir du serrage du poing autour de l’argile humide.On peut regretter la quasi absence du dessin dans cette biennale – à l’exception d’une présentation magnifique d’œuvres de Tatiana Trouvé, jouant sur les espaces immenses de la Sucrière plus que sur ses murs – mais cette désaffection soudaine est pardonnée en regard de la qualité de nombreuses vidéos. The Unmanned (2015) de Fabien Giraud et Raphaël Siboni montre ainsi des vues de métiers à tisser automatiques venant parfaire un ballet mécanique, tandis que Yuan Goang-Ming présente un film tourné au drone dans des espaces en apparence abandonnés d’où sourd une menace qui ne dit pas son nom. Enfin, bien cachée dans une petite salle en retrait au MAC, la vidéo aimablement nommée Rhythmasspoetry (2015) de Cecilia Bengolea et Jeremy Deller met en scène un ancien adjoint au maire de Lyon chargé de la culture entouré de danseuses énergiques de «dancehall»: «Moi je kiffe le ghetto» rappe-t-il dans cette vidéo joyeusement déphasée, en se prélassant dans sa maison bourgeoise ou en faisant des longueurs dans sa piscine privée. Pour une fois, à côté d’autres œuvres venant promouvoir leur contemporanéité par l’abus de prouesses techniques ou d’effets de « work in progress», la vidéo de Bengolea et Deller paraît être tout à fait dans l’idée baudelairienne de la modernité comme « le transitoire, le fugitif, le contingent ». Au final, il faudra bien accepter de se rendre à la Biennale de Lyon comme un chercheur d’or qui sait d’avance qu’il se heurtera parfois à du plomb dans ses recherches. Heureusement, au milieu d’un certain brouhaha d’une production artistique dont la globalisation et l’uniformisation s’accèlèrent, des pépites continuent à émerger. À la Sucrière, une des salles dévolues à Kader Attia paraît vide : mais c’est au sol qu’il faut regarder, pour y distinguer les anfractuosités de l’ancienne usine qui s’y déploient, désormais recousues par l’artiste à coup d’agrafes bien modestes. §
 
Camille Paulhan
 

 

«La Vie moderne»,
13e Biennale de Lyon
La Sucrière, Musée d’art contemporain, Musée des Confluences
Commissaire invité: Ralf Rugoff
www.biennaledelyon.com

Jusqu’au 3 janvier 2015

 

 

Avery Singer, Sad Woman Projecting Libidnal thoughts, 2014, acrylique sur toile, 196 x 221 cm, 
Collection privée, © Blaise ADILON.