par Jean-Jacques Salgon

 

François Chaslin, Un Corbusier
Paris, Seuil, "Fiction & Cie", 2015,
524 pages, 24 euros

 

Si, dès 1925, Le Corbusier définissait la maison comme une « machine à habiter », Georges Perec, lui, a montré en 1978 qu’on pouvait se servir du plan en coupe d’un immeuble comme d’une véritable machine à écrire. Les cent cases carrées sur lesquelles se trouve structuré son roman la Vie mode d’emploi ne sont pas sans rappeler ce Modulor sur quoi l’architecte fonda ses « unités d’habitation de grandeur conforme ».

Si je réunis ici ces deux personnages, l’écrivain oulipien et l’architecte moderniste, c’est qu’en lisant le livre que François Chaslin vient de consacrer à l’architecte je n’ai cessé de penser à Perec et à son roman. Plus que d’une biographie de Le Corbusier, il s’agit en effet d’un véritable parcours narratif consistant en une multiplicité de biographies et d’histoires qui font revivre le climat intellectuel et politique de l’entre-deux guerres, de l’Occupation, puis des Trente Glorieuses. Ces récits entremêlés, ces centaines de personnages (voir l’index des noms propres) forment le fond animé, le bain chimique, grâce auxquels, progressivement, comme sur un tirage argentique plongé dans le bac du révélateur, on voit se former peu à peu l’image de « ce » Corbusier que Chaslin a choisi de nous montrer. La langue de Chaslin est érudite, incisive, précise, imprévisible, et l’on pourrait dire aussi d’une efficacité redoutable. Comme Perec, Chaslin aime les listes et nous les détaille : liste des adjectifs formés à partir du nom Le Corbusier, des publicités des sociétés suisses extraites de la revue Plans, des caractéristiques physiognomoniques tirées d’un article raciste de Winter & Martiny, liste des publicités de produits du bâtiment relevées dans la revue L’Architecture française, des ornements architecturaux sur les villas balnéaires, des villes dans lesquelles il y a une rue Le Corbusier ou encore des noms des habitants de la Cité Radieuse en 1965 (je m’aperçois que je suis moi-même en train de faire une liste de listes). On imagine aussi les centaines de documents, d’articles, de livres, de lettres, de coupure de presse, qui ont dû être consultées, les innombrables bibliothécaires, collectionneurs ou conservateurs, grincheux, cachotiers ou vétilleux, que Chaslin a dû s’efforcer d’amadouer (car son livre est là aussi pour nous montrer qu’on ne trouve pas tout sur Wikipédia) pour réussir à rassembler autant d’éléments et nous les restituer, sans que jamais, à la lecture, cela ne soit pesant. Et quelle prouesse aussi que d’y parvenir sans le secours de la moindre note, le formidable appétit communicatif de l’auteur et la fluidité de son style nous rendant sa documentation parfaitement comestible. Le récit de cette trajectoire corbusique, (ou bien, au choix, corbuse, corbuscante, corbusière, lecorbusière, lecorbusienne, corbuséenne, corbusiesque, corbusiérienne, mais jamais corbusarde) se déploie en deux versants (comme ces toitures que Le Corbusier n’aimait pas mais qui ont finit malgré tout par envoyer un de leurs avatars défigurer la villa Besnus « Ker-Ka-Ré » qu’il fit construire en 1922 à Vaucresson). Ces deux versants, Chaslin leur donne un nom : Corbeau et Fada. Le faîtage où se rejoignent ces deux versants se situe très précisément à la page 206 où se trouve citée une phrase tirée d’une missive datant du 14 juillet 1942 et émanant du gouvernement de Vichy : « Le ministre n’envisage ni de près ni de loin ni sous aucune forme la collaboration de Le Corbusier, François de Pierrefeu et André Boll. »

Que toute forme de «collaboration» ait été ainsi refusée au dernier moment à Le Corbusier – alors qu’au long de plusieurs décennies (et au fil des revues L’Esprit Nouveau, Plans, Prélude, des plaquettes et des opuscules) nous le voyons s’efforcer de rallier les cercles rapprochés du pouvoir, flirtant au gré des vents avec antisémitisme, fascisme ou bolchevisme, décidé coûte que coûte à obtenir responsabilités officielles et commandes – est sans doute pour lui une chance: celle qui trois ans plus tard lui épargnera les camps d’internement, l’exil ou la Haute Cour de justice. Ce refus promulgué depuis l’entourage proche du Maréchal lui ouvre providentiellement la porte des Trente Glorieuses.

 

Après le versant obscur, donc, le versant lumineux, le versant rayonnant de la Cité radieuse de Marseille et de ses répliques de Rezé, Firminy, Briey. Jour nouveau contre quoi se dresse comme des paravents – ou plutôt des pare-soleils – tout ce que le monde de l’architecture compte encore de traditionnalistes, conservateurs, folkloristes ou régionalistes, pigistes de L’Architecture Française, membres de la Ligue urbaine et rurale ou de la Société pour l’esthétique générale de la France. Concernant la Cité radieuse, la presse se déchaîne contre cette « horlogerie en équilibre sur pattes », cette « architecture pour insecte », cet « exemple monumental des erreurs qu’il ne faut plus commettre », cette « cabane à lapins ».

Il semble que suivant la méthode de Chaslin, après le bain de révélateur du premier versant on ait affaire ici à l’étape de «fixage» de son portrait du Corbu. L’adversité dont il décrit les multiples ressorts agit comme des sels de sodium sur le cliché pour lui donner stabilité et assurer sa longévité. Ainsi mis à l’épreuve, son Corbusier devient moins trouble, plus entier, moins antipathique. La Cité aux 337 logements devient une sorte d’attracteur étrange, d’astre solaire dont le rayonnement attire les visiteurs du monde entier. Évoquant les années soixante, Chaslin en profite pour nous livrer quelques souvenirs de jeunesse: il se souvient du 27 août 1965 et de l’annonce de la mort de l’architecte entendue sur France Inter, tandis que lui-même était en train de fouler le gravier de la nouvelle piscine municipale de Donzère. Il nous explique comment, plus tard, dans ses années gauchistes, un lien privilégié l’unira au bâtiment du boulevard Michelet : « Nous trouvions dans la Cité radieuse une synthèse de cette exaltation générale, sociale, littéraire et paysagère qui nous saisissait à Marseille. (…) Sa rudesse minérale, sa puissance physique, ce quelque chose d’antique nous semblait prolonger magnifiquement l’histoire, la géographie et même la géologie marseillaise. » Il apporte ainsi sa propre contribution au puzzle, la pièce qui lui manquait et qui, d’une certaine façon, donne la clé de son livre, la raison de tant d’heures passées, de tant d’énergie déployée, pour parvenir à ce foisonnant bouquet. 

Dans les dernières pages du livre, on suit les destinées des quatre filles du Corbusier, lointaines descendantes des quatre filles de Cîteaux, autant qu’on puisse trouver une parenté entre le dépouillement cistercien et l’esthétique corbusienne. Mais avec Chaslin, les quatre cités radieuses, Marseille, Rezé, Briey, Firminy, seraient plutôt cousines des quatre filles du docteur March, tant elles deviennent sous sa plume de véritables personnages de roman que l’on voit naître, vivre, aimer et souffrir. Il serait temps, du reste, maintenant que toutes les quatre semblent tirées d’affaire, de leur attribuer un petit nom, et je propose qu’on lance un concours pour savoir comment distribuer le plus judicieusement ceux de Meg, Jo, Beth et Amy.

Dans les incessants allers-retours dans le temps qui forment la trame de ce récit (qui n’est donc que partiellement chronologique) il y a comme une «tentative d’épuisement» de son sujet. L’érudition, loin d’être pesante, est au contraire comme le sang qui fait vivre et irrigue les pages. Penser/classer agit comme un filtre. Les formes et les tropismes corbuséens sont évoqués et revisités comme autant d’espèces d’espaces. Bref le livre de Chaslin est bâti non en béton brut (car Chaslin n’est pas cette « brute du béton brutal » que fut aux yeux de certains son modèle) mais dans la même matière littéraire, la même pâte romanesque, que l’immeuble de la rue Simon-Crubellier. 

Alors, on espère que seront très nombreux ceux qui pousseront la porte de cet édifice.

Et maintenant, j’aimerais clore ce billet par une petite anagramme que je dédie tout spécialement à François Chaslin qui, étant architecte autant qu’écrivain, à quelque chance d’être un peu oulipien. Je me suis servi d’un jeu de Scrabble pour la composer :

RUE SIMON-CRUBELLIER
NUL MIRE LE CORBUSIER


Jean-Jacques Salgon

 

Article paru dans le journal critique Hippocampe n° 22 (juillet/août/septembre 2015)