par Paul Ruellan

 

Il y a le modèle thématique (concentrique, centrifuge, centripète), le modèle alphabétique, le modèle chronologique (par date d’arrivée dans la boîte mail de la rédaction), le modèle hiérarchique par ordre d’importance supposée des textes et des auteurs, ou par ordre croissant du nombre de signes de chaque contribution. Il y a aussi le modèle Dada, qu’affectionnent les revues littéraires : on jette toutes les contributions en l’air et on verra bien comment elles se débrouillent, de toute manière on ne les a pas lues.

Puis, il y a le modèle dit « de Pénélope », qui consiste à tisser son sommaire, à le défaire, pour mieux le refaire le lendemain, etc. Cette technique chronophage permet à l’éditeur de passer plus de temps à composer sa revue que les auteurs à rédiger leurs textes. En cela, et indépendamment de toute considération sur la physique des objets-revues, l’éditeur est un artisan.

La belle ouvrage ! Mais, Madame, il ne s’agit pas uniquement d’imprimer sur de beaux papiers, ou de choisir de grands noms pour son sommaire, non : l’éditeur de revue est celui qui parvient à mettre tout le monde dans le même bateau, sans que le bateau ne coule (quoique, cela arrive parfois). La revue en mode Pénélope, c’est donc un labeur renouvelé à chaque numéro, le pari que cela va tenir, que chaque contribution parle à sa voisine, et cela par-delà les différentes livraisons, ouvrir un sens secret, des affinités souterraines… Bref, il y a du jeu. L’hétérogène conservé dans sa fraîcheur, fragilement maintenu dans un espace et dans un temps: tel numéro de revue.

A ce moment précis de la réflexion, l’éditeur convoque un outil métaphorique : la constellation. Qu’est-ce que c’est que ça, s’il vous plaît ? Voici donc que la littérature et les arts, aux côtés de la philosophie ou des discours analytiques, loin de s’exclure ou de s’annexer les uns les autres, s’informent et produisent des « constellations ». Chez Walter Benjamin, « les idées sont des constellations éternelles […] les phénomènes sont en même temps dispersés et sauvés. […] Chacune des idées est un soleil, et entretient avec les autres idées le même rapport que les soleils entre eux. » (Origine du drame baroque allemand). On y ajoute l’acception astronomique – constellations : figures que prennent des groupements d’étoiles grâce à leur proximité et dont les lignes, loin de s’étendre à l’infini, demeurent à la fois inquiètes et sécrétrices, à l’image du fil qui fait et défait son motif à longueur de journées, à longueur de livraisons.


 



Les revues qui adoptent cette démarche ne sont pas si courantes (pour citer celles, vivantes, qui nous viennent à l’esprit : Nioques, Hippocampe ou Zamân). Mais la métaphore ne pouvait trouver de meilleure incarnation qu’avec ce que le monde contemporain a produit de plus arachnéen: le web. Aussi, rendons hommage à des expériences de tissage qui, au sein des multiples réseaux souterrains de l’internet, ont su consteller des savoirs, des créations, des obsessions, et dessiner des sortes de boussoles. Ces expériences, nous les nommons revues, car elles prennent en charge ce qui constitue (pour nous) le propre de ce médium : « précipiter ensemble des territoires hétérogènes de sensations et de pensées » (Sandra Iché, Rodéo, n°2).

La grande toile d’araignée proposée par Corrientes revista est à l’image de ce que les rédacteurs ont voulu explorer: l’itinérance, la temporalité de l’espace, matérialisées ici par une succession de points que l’on peut choisir d’ignorer ou de fouiller (comme dans toute revue). Cette galaxie met en regard des récits de vie, de courts essais, des photographies, des nouvelles, d’où se dégage un appétit pour la chronique (d’une époque, d’une culture). Un dossier central constitue le thème du numéro : « Eldorado », pour la première livraison. Car Corrientes revista se conçoit comme une revue numérique, chaque constellation étant structurée spécifiquement pour chaque numéro et la maquette graphique est remise en jeu à chaque fois. La forme actuelle du site oscille entre une cartographie de lignes (le fameux web), et un déroulé latéral, une chronologie, évoquant un dépôt de couches temporelles, aspect souvent nié par l’immédiateté de l’internet, lequel mériterait d’avoir ses archéologues. « Ce ne sont que des moments – je les apprécie – qui passent et puis s’en vont. » (Vreni Spieser, dossier Eldorado).

Les Surgissantes, petites odyssées culturelles, apparaissent sur votre écran comme autant d’étoiles à explorer, chacune ayant une forme spécifique. C’est l’art du lien. Documents sonores, visuels, textuels se retrouvent en une figure dédiée à un artiste (Joyce, Chaplin, Dante) ou un thème (football, prisons, vitesse). Le site est un portail qui ouvre vers l’infini du web. On se retrouvera souvent chez Arte, l’Ina, YouTube ou France Culture, mais pas uniquement, avec parfois de belles surprises (Ubuweb). Le meilleur de ressources culturelles de l’internet y est mobilisé. On croira surfer, mais on tracera innocemment un sentier d’éveil.

L’encyclopédie de la parole est une histoire de l’homme murmurée à nos oreilles. Initié en 2007 par Joris Lacoste, cette gigantesque anthologie des formes orales a aujourd’hui l’aspect d’un dessin de Twombly qui aurait été généré artificiellement : c’est la saturation auditive de notre monde brusquement organisée en un chœur chimérique. Là encore, des lignes et des points, mais aucune volonté de donner figure au magma que la toile parcourt. La ligne « emphases », par exemple, nous embarque avec Maria Casarès, Dominique de Villepin, Malraux, Piéplu, Jean-Marie Bigard, Antonin Artaud, ou de mystérieux individus imitant les chauves-souris sur Dailymotion, dans un concert polyphonique ahurissant. Une hétérogénéité exaltante qui révèle une ambition anthropologique dont la méthode est inédite ou plutôt inouïe. §

 

Consulter les revues en ligne :

 

http://revcorrientes.com

http://www.surgissantes.com

http://www.encyclopediedelaparole.org

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 22 (juillet/août/septembre 2015)