par David Collin

 

Pierre Cendors, Archives du vent
Paris, Le Tripode, 2015, 320 p., 19 €

Pierre Cendors, L’Invisible dehors. Carnet islandais d’un voyage intérieur
Paris, Isolato, 2015, 97 p., 18 euros

 

Il est étonnement difficile d’évoquer en même temps deux livres d’une nature à priori différente, et signés par le même auteur. Parler de l’un c’est délaisser l’autre, et vice versa.

Pourtant ils ont quelque chose à se dire, un même souffle les a fait naître, davantage qu’un souffle, un vent impétueux et secret, qui relie les territoires parcourut par Pierre Cendors dans L’Invisible dehors. Carnet islandais d’un voyage intérieur, un récit qui aurait bien pu s’appeler Archives du vent, titre d’un roman qui n’est peut-être que la révélation d’un secret et qui parait conjointement. J’ai d’abord suivi Cendors sur les chemins de son extraordinaire récit de voyage en imaginant qu’il aurait pu se glisser dans les pages d’un roman, rapportant les paroles d’un être inventé, qui lui même aurait une autre histoire à raconter que la sienne. Et plus tard, lisant le roman, j’étais parfois transporté par le sinueux voyage entre la vérité et l’invention, pris par l’enquête et la tempête, intrigué par les traces d’un scénario puis d’une trilogie dont j’aurai voulu découvrir les films, et dont j’étais sûr qu’il existait une trace. Les deux ouvrages dialoguent sur bien des niveaux, se réfèrent aux mêmes figures (dont Wim Wenders), aux mêmes lieux (l’Islande et l’Irlande), et parfois aux mêmes dédales de l’esprit, aux mêmes visions. Les deux livres sont magnifiquement réalisés par des éditeurs de grande qualité, Isolato et le Tripode, de ceux qui croient encore à l’objet, au grammage des pages, à la subtilité d’une couverture.

Il est certainement absurde d’appeler un chat un chat. Pourtant en ces temps où le discernement n’est pas à la mode, et où de successives rentrées littéraires abolissent le jugement, il ne faut pas manquer de relever que L’Invisible dehors mériterait toutes les considérations, et d’être situé au plus haut dans les listes. Cendors, comme le(s) héros d’Archives du vent, est constamment en éveil, il ne regarde pas uniquement pour voir, mais pour se laisser traverser. Un personnage du roman, Egon Storm, accompagne son voyage en Islande. Au nom prédestiné, il est le « véritable instigateur » de l’aventure. En intériorité il n’y a plus de fiction, il n’y a que des ombres qui se répondent et se stimulent l’unes l’autres, dans la géographie des lieux, où cette intériorité trouve enfin sa juste place. Naturellement. Une évidence que renforcent les correspondances avec le paysage, avec le silence qu’il draine autour de lui, avec des personnages énigmatiques qui chantent avec les vents. Dansent.

Ce qui est très beau dans L’Invisible dehors, qui dit si bien le dedans, c’est le dépouillement d’une écriture poétique qui s’oublie pour mieux devenir, c’est le corps d’un écrivain qui est simplement corps, esprit vidé par la contemplation de l’espace lointain, brouillé, informe et blanc, et c’est ce vide investi par un esprit revenu de rien. Que dit la langue de cet état ? Le silence demeure au seuil de chaque page, et Pierre Cendors sait parfaitement nous le faire entendre. « Tout fait sens », tout fait signe, et l’attention portée aux détails entraîne l’écrivain dans une méditation sur le langage, sur ce qui vient au « commencement », sur ce qui vient avec les pas, sur ce qui reste enfouis dans l’immobilité, sur ce qui s’approche de soi alors qu’on s’éloigne du centre. Au lointain, sur l’extrême bordure du cercle polaire, vient la révélation de soi par instants successifs et rares, dans le mouvement continue qui n’est que cela : mouvement.

Les deux livres sont faits de solitude, de silence (les films muets dans Archives du vent), tous, écrivain et personnages aspirent à plus de retrait. Impossible de résumer le roman de Pierre Cendors. Et ce ne serait pas souhaitable, car c’est un aussi un voyage double, intérieur et géographique. C’est une invitation qu’on ne saurait trahir. Avec la tempête et les jours blancs pour décor. Quand il s’agit de tout redécouvrir, de s’inscrire dans une généalogie qui ne cesse de brouiller les pistes et de répéter les noms. On retrouve l’univers mystérieux et unique des romans de Pierre Cendors, des personnages qui en cachent d’autres, qui marchent dans l’ombre d’un nom, d’un héros qui vient d’un autre roman. Tiens, ce livre est dédié à l’écrivain Howard McCord qui est cité dans L’Invisible dehors. Qui commence quoi ? On représente Egon Storm, un réalisateur islandais de films muets invisibles, créé par un procédé cinématographique magique qui fait revivre les morts, le Movicône. Hitler et Brando deviennent les acteurs d’un film imaginaire, d’une « art-chive » née. L’essence d’un chef-d’œuvre inconnu, Nebula, plane sur le roman. Le mystère s’épaissit avec les détails. Derrière Storm l’étrange Erland Solness, élémentaire mon cher, les récits sont emboîtés. Le vent est un acteur principal. Attention, on tourne! À chacun de faire son film, le voyage en intériorité ne s’achève jamais… §

 

Texte paru dans le journal critique Hippocampe (n° 23, octobre/novembre 2015)

 

 

C’était en hiver, une fin d’après-midi. L’esprit vacant, je progressais à l’intérieur d’une ravine abritée de la bourrasque lorsque cela se produisit. L’océan était à portée de regard. Je ralentis, puis m’arrêtai comme l’eût fait un cerf humant une présence dans le vent. Je ne parle pas d’un paysage, ni du ressac ni même d’une lumière dans le ciel. Il n’y avait rien à voir. Rien de visible. Pourtant, mon regard était aussi alerte que si j’eusse eu, devant moi, le spectacle d’un incendie immobile, immense, un aperçu immatériel de l’âme du monde, la sensation puissante de ses harmoniques secrets.

Pierre Cendors, Les Archives du vent.