par Gwilherm Perthuis

 

Entre juillet 1966 et janvier 1967, les compositeurs John Cage et Morton Feldman conversent à cinq reprises dans les studios new-yorkais de WBAI, radio indépendante qui joua, dans les années 1960, un rôle considérable pour la diffusion de la contre-culture et qui donna la parole à de nombreux écrivains, artistes ou musiciens d’avant-garde.

Les éditions Allia élargissent leur catalogue consacré à Cage, déjà constitué des Confessions d’un compositeur – conférence sur le début de sa carrière – et de Rire et se taire – souvenirs sur Marcel Duchamp – en publiant ces entretiens extrêmement joyeux, régulièrement ponctués de rires et de silences, à travers lesquels le lecteur ressent le bonheur des deux interlocuteurs à penser et à interpréter la musique, la philosophie ou la politique du moment, à l’aune de leurs références historiques respectives. De nombreux documents, essentiellement des portraits photographiques en noir et blanc représentant les dizaines de personnalités évoquées dans les Radio Happenings, sont enchâssés dans le texte et rendent plus proche et concrète la constellation artistique et intellectuelle tissée par l’auteur de 4’33’’.

Dans sa courte préface, le compositeur Christian Wolff rappelle que ces rendez-vous diffusés sur les ondes coïncident à une période de transition pour John Cage qui, en particulier, éprouve plus que jamais « le désir d’utiliser des idées (…) sous l’impulsion nouvelle de Marshall McLuhan et Buckminster Fuller ». Il distingue plus loin l’approche de deux musiciens: « Morty a tendance à s’intéresser au moi dans le processus de production musical tandis que John extériorise ce processus dans le monde social. Morty est plus personnel et intuitif, John plus détaché et rationnel ». L’expérience de la peinture provoquée par Cézanne, Rauschenberg ou Guston alterne avec des analyses pointues de la musique d’Edgar Varèse et des débats sur leurs lectures divergentes de Finnegans Wake de Joyce… La dernière émssion se referme avec des réflexions passionnantes sur la place de l’artiste dans la société et de son rôle social. Foisonnant de références et d’idées, ce dialogue à bâtons rompus, très agréable à lire, mais souvent elliptique, aurait gagné en lisibilité si un index et de notes a minima avaient été introduits dans cette édition. §

 

Article paru dans le journal critique Hippocampe n° 23 (octobre/novembre 2015)

 

Légende image : John Cage, Steps (détail), 1989, aquarelle et empreintes pieds, 528 x 182 cm,  © Ray Kass and the Mountain Lake Workshop.