Chronique de Sandra Iché

Ca y est. Hier, le 12 septembre 2015, en fin d’après-midi, les fils barbelés installés 18 mois plus tôt, du Movenpick — complexe hôtelier de luxe construit après l’entrée en vigueur en 1989 d’un décret exceptionnel contournant la législation sur le domaine maritime public — au Bay Rock café — établi en violation des règles stipulées par le Plan directeur de la ville de Beyrouth limitant la constructibilité de la côte —, bloquant à la fois la vue et l’accès au dernier bout du littoral beyrouthin jusque-là préservé des défigurations d’aspect et d’usage provoquées par une privatisation frénétique, sont tombés.

Coupés à la pince ou arrachés à mains nues par une centaine de citadins qui ont pu ensuite dévaler la colline qui relie la corniche à la mer, pour y baigner leurs pieds ou le corps tout entier, pour dresser haut leurs banderoles: « la mer est à nous », « vous avez volé la plage, vous avez bétonné la mer. Plus de compromis. », pour grimper dans le bateau d’un des derniers pêcheurs encore en place et appeler depuis le large à la chute d’un régime gangrené par la corruption et la violence. 


Visuel pour la défense de Dalieh.  © Campagne civile pour la protection de Dalieh el-Raouché.

 

Dalieh el-Raouché. En arabe, Dalieh est l’adjectif qui qualifie les plantes retombantes, celles qui ornent souvent les tonnelles, offrant ombre et fraîcheur. C’est ainsi que s’appelle ce promontoire rocheux de la côte ouest de Beyrouth, indissociable des deux grands îlots de calcaire plantés dans la mer, Sakhret el-Raouché, appelés la grotte aux pigeons par les Français, et devenus symbole national, présents sur toutes les cartes postales et les billets de banque des années 1960. La valeur écologique du site, sa beauté intacte, et sa fréquentation historique et quotidienne, qu’aucune prescription d’usage n’encadre, par une grande variété de visiteurs, familles ou groupes d’amis préparant barbecues et jouant oud et tabla, amoureux à l’abri des regards de la ville, baigneurs, promeneurs ..., font de Dalieh el-Raouché un espace public par excellence, proie préférée des développeurs.

En 1995, trois compagnies privées, dont le Premier ministre alors en place est l’actionnaire principal, parviennent à racheter les parts détenues par les traditionnelles familles beyrouthines, auxquelles les Français avaient confié les espaces partagés de la ville, protégés par une législation stricte. La même année, une loi scélérate est votée, accompagné d’un décret tout aussi scélérat, permettant à la fois l’élargissement des surfaces d’exploitation de terrain pour les gros propriétaires et autorisant les projets de construction sur la zone concernée du domaine maritime public. 

Au printemps 2014, des pressions sont exercées sur les dizaines de familles de pêcheurs historiquement installés sur le site de Dalieh, proposant un commerce informel de cafés et de promenades en mer. Des sommes phénoménales leur sont offertes par les nouveaux propriétaires en échange de leur évacuation. En une nuit, leurs baraquements informels sont rasés aux bulldozers et les familles ayant jusque-là refusé le deal, expulsées manu militari. La barrière de fil barbelé est installée, doublée d’une cabine de surveillance de la Municipalité beyrouthine qui affirme pourtant que l’exercice de son autorité s’arrête au front de mer.

Réagissant à cette escalade, un groupe de citadins, individus et associations préoccupés par la disparition progressive de tous les espaces publics du pays et par une gestion capitaliste de la ville, désastreuse sur le plan environnemental et privant les citoyens de leurs droits à déterminer eux-mêmes leur avenir, décident de former « la Campagne civile pour la protection de Dalieh el-Raouché » (www.dalieh.org) : pétition ; lettres de protestation envoyées au maire et au gouverneur (représentant du pouvoir central) de Beyrouth, au ministre de l’environnement et à celui des travaux publics ; occupation du studio d’enregistrement de la LBC pendant l’émission Paroles du peuple: « Notre rêve pour notre ville n’est pas fait de projets de développements immobiliers, il est fait d’espaces publics et d’accès à la mer: le rêve de 3 % d’entre nous est le cauchemar des 97 % restant » ; déploiement d’une immense banderole depuis le sommet de Raouché : « Raouché est notre visage, notre front de mer, le paysage qui nous représente. Dalieh est la terre de Raouché. Nous ne voulons pas de vos projets immobiliers » ; organisation d’une compétition, « Revisitons Dalieh », ouverte à tous citoyens désireux d’imaginer des projets d’aménagement du site renforçant son caractère public.

Mais, hier, ce ne sont pas les membres de la Campagne civile de protection de Dalieh qui ont pris l’initiative de faire tomber les barbelés; c’est un autre collectif, « le changement est en marche », composé de jeunes étudiants d’universités, certains membres du parti des jeunes communistes, et comptant parmi la dizaine de collectifs (« vous puez », « nous voulons faire les comptes », « le peuple veut », « descendons dans la rue », « des nouvelles de la place »…) à la tête des récentes protestations nées de la gestion catastrophique de la crise des ordures qui asphyxie le pays depuis le début de l’été. « Le changement est en marche…» avait appelé à un immense pique-nique sur une autre plage confisquée, la Zeytonua Bay, transformée en chaîne de restaurants et de boutiques. Les membres de la campagne de protection de Dalieh se sont ralliés à ce rassemblement, à l’issue duquel beaucoup se sont spontanément dirigés vers Dalieh. Une surprise les attendait : un geste manifeste de la nécessaire convergence des luttes en cours et des personnes qui les animent, dans un pays où l’allégeance aux chefs de clans au pouvoir, pour certains depuis plus de 20 ans, est un constant facteur de division. §

 

Beyrouth, le 13 septembre 2015

Sandra Iché, avec la contribution des membres de la Campagne civile de protection de Dalieh el-Raouché.