par Gwilherm Perthuis

 

Philip Guston. Drawings for Poets
Avant-propos de Michael Krüger, texte de Bill Berkson,
Munich/Berlin, Sieveking Verlag, 2015, 128 pages, 41,10 euros.

Philip Guston. Prints – Catalogue raisonné
Texte de Michael Semff
Munich/Berlin, Sieveking Verlag, 2015, 136 pages, 61,60 euros.

 

Figure majeure de l’avant-garde new-yorkaise de l’immédiate après-guerre, dans les années 1950 l’artiste Philip Guston (1913-1980) se tourne vers la pensée et l’esthétique extrême-orientale au contact des compositeurs John Cage et Morton Feldman, puis développe un expressionnisme emprunt des enseignements de la calligraphie et de la philosophie zen. Plus tard, à l’occasion d’une exposition personnelle à la galerie Marlbourough de New York en 1970, il remet totalement en cause son rapport à l’image et introduit une figuration inspirée de l’univers des Comics. L’exposition provoque le scandale, mais c’est bel et bien cet imaginaire narratif qu’il fera évoluer durant toute sa carrière, entre Bad Painting, style enfantin et les dessins de Robert Crumb. La critique lui reproche d’avoir rompu avec la ligne moderniste et seuls Willem De Kooning et quelques proches le soutiennent après ce basculement. La fracture entre ces deux périodes est particulièrement lisible dans deux publications merveilleusement éditées qui établissent les catalogues raisonnés des estampes et des dessins réalisés pour l’illustration de livres de poésie. Le niveau maintes fois vanté des éditeurs de livres d’art allemands est confirmé par ces deux volumes exceptionnels tant par la qualité de la photogravure et de l’impression que par la précision de l’organisation du contenu et de l’appareil critique.

 

 

Comme de nombreux artistes de sa génération, Philip Guston était entouré de poètes et d’écrivains, à commencer par sa femme Musa McKim, la jeune Alice Notley, le plus radical Clark Coolidge avec qui il réalise Big Sky (1972), ainsi que Bill Berkson à qui il donne les images pour Enigma Variations (1975), véritable montage mêlant des feuilles produites à partir de certains poèmes et des dessins plus anciens (pouvant remonter à 1967) que l’artiste associe à d’autres textes. La maquette de ce livre est parfaitement étudiée (voir ci-contre) et confronte d’une page à l’autre des partis pris formels très éloignés, des descriptions d’objets du quotidien flottant dans la page aux célèbres visages de profil, le regard tourné vers le haut, fréquemment diffusés en peinture, en passant par des compositions abstraites qui rappellent le travail mis en œuvre dans les marges du recueil édité par le MoMA en 1967, en hommage à Frank O’Hara (1926-1966) qui ouvre ce catalogue des dessins exécutés pour des poètes. La quinzaine d’exemples recensés et introduits par un essai de Bill Berkson – en anglais, qui fut l’éditeur d’un certain nombre d’entre eux, sont tous présentés avec précision dans une note technique (éditeur, date, nombres de dessins, dimensions, nombres de pages…) qui précède la reproduction, à environ 80 % de l’échelle 1, des pages du livre en question sur lesquelles figurent des dessins de Philip Guston.

 

 

Le catalogue des estampes reprend le même principe organisationnel, propre d’ailleurs à ce genre de publications (ordre chronologique, liste détaillée des épreuves, des papiers…), mais dans un plus grand format, qui permet de ménager sur la plupart des pages d’importantes réserves blanches et donc un confort visuel vraiment appréciable. Composé de 59 numéros, exclusivement imprimés en noir, l’ouvrage est articulé autour de deux ensembles bien délimités: une vingtaine de lithographies abstraites accomplies entre 1963 et 1966, dont une très belle suite de dix pièces qui font étrangement écho à des recherches tachistes de Tal Coat des années 1950, puis une petite quarantaine de lithographies éditées en 1980, l’année de la mort brutale de l’artiste. Guston recycle dans les arts graphiques bon nombre de motifs traités en peinture (les chaussures, les clous, les accumulations de visages aux yeux dévoreurs, l’ampoule suspendue à un fil), toutefois il n’interprète presque jamais directement des toiles antérieures et il s’appuie donc sur la palette, non chromatique, mais d’effets, de textures, de densité d’encrage, propre à l’estampe, pour poursuivre ses investigations. Dans Objects, il recouvre totalement la surface de noire et ne laisse échapper que les silhouettes de deux objets anodins, tandis qu’avec Shoes, il propose un portrait de deux souliers à la Van Gogh. Plusieurs compositions inscrivent un cadre dans l’image pour mettre en tension des objets amoncelés au premier plan et une ouverture sur une échappée, un paysage à l’arrière. D’autres épreuves sont mises à profit pour travailler les effets de masse, comme dans l’accumulation de cerises complètement agglomérées (Summer), ou sur des enjeux plus narratifs avec Studio Corner qui présente une écharpe, un pantalon et une ceinture dans une situation improbable ou des fantômes semblent avoir pris possession des objets. 

Ces deux publications mettent en évidence, avec beaucoup d’élégance, des travaux essentiels pour la compréhension de la peinture américaine des années 1970-1980 qui a beaucoup regardé Guston. Nous aurions cependant aimé lire des essais un peu plus étoffés sur le plan théorique compte tenu de la relative rareté des références bibliographiques sur l’artiste. §

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 23 (octobre/novembre 2015)