par Hugo Pradelle

 

Trois romans étrangers qui font du langage poétique le cœur de la littérature.


Maja Haderlap, L’Ange de l’oubli, traduit de l’allemand (Autriche)
par Bernard Banoun, Paris, Métailié, 240 p., 20 euros.

Deepti Kapoor, Un mauvais garçon, traduit de l’anglais (Inde)
par Michèle Albaret-Maatsch, Paris, Seuil, 2015, 204 p., 17 euros.

Jón Kalman Stefánsson, D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, 
traduit de l’islandais par Eric Boury, Paris, Gallimard, 2015, 448 p., 22,50 euros. 

 

Qu’écrire lorsqu’il y a tant de livres devant soi ? Que fabriquer – c’est bien le mot juste – de tout ça. Des tombereaux d’ouvrages. Les français d’abord qui arrivent par charretées entières. On ouvre, on feuillette. Il y a ceux qu’on attend, ceux qui nous surprennent, ceux qui nous affligent. On est comme assailli. On en choisit quelques-uns qu’on lit avec attention, qui semblent offrir quelque chose. Il y a les livres de Senges, Meur, Kebabdjian, Riboulet, Angot, Cosnay, Sautière, Ferrier, Lefort, Majdalani, Hatzfeld, Desbiolles,… Et puis il y a les étrangers, dans une seconde vague. Il faut s’y retrouver. La curiosité s’aiguise différemment. On se sent un peu plus libre, peut-être. Car la lecture de ces auteurs n’oblige pas à la même rigueur; ou plutôt, on n’a pas à les penser en système. Par nature ce sont des lectures parcellaires, moins assujetties au rêve de l’exhaustivité ou de la complétude. C’est un chemin qu’il faut se tailler dans cette masse, trouver des combinaisons originales qui éclairent la lecture, la dynamisent, la rendent tout simplement possible. Les livres sont toujours les uns à côté des autres, reliés, portés étrangement par une tension quasi indescriptible. C’est dans ce balancement qu’émergent des titres, qu’on trouve des voix, des timbres. Chaque année est différente. On accepte le jeu de ce moment de la rentrée. Il faut le prendre comme ça, sinon on s’énerve. Et on lit mal. Comme l’an passé, c’est à ce cheminement que j’invite, tortueusement. Ce sont les voies de traverse qui comptent. 

Dans les livres de la rentrée étrangère, on évolue différemment. Le hasard semble plus grand. Ce sont des lectures plus aventureuses en quelque sorte. Deux magnifiques surprises s’y logent, deux premiers romans, deux romans écrits par des femmes. Un mauvais garçon de Deepti Kapoor est un choc. Récit d’une passion amoureuse dévorante, de l’appel d’une sensualité destructrice, cartographie d’une ville monstrueuse, d’une rupture violente, d’une déchéance mortifère, il fouille avec une précision traversée d’éclairs poétiques une conscience vide, incertaine, étrangement mobile. Le personnage central le confie franchement lorsqu’elle dit, comme dans un sursaut : « Ça m’est insupportable, et je ne peux pas me l’expliquer non plus. La souffrance d’être vivant, de fonctionner comme un être humain. Vous comprenez ? Ça, c’est moi. » De surcroît elle vit à Delhi, dans son tumulte, emportée, presque folle. Face à l’Inde qui avance, écrasant tout sur son passage, elle s’insurge: « Mais moi, je ne vais nulle part. Je ne fais rien.» C’est une jeune femme désorientée. Son père l’a abandonné après la mort de sa mère, disparue, « emportée comme une poussière par le vent sur la véranda », elle vit avec sa tante, «une femme comme il faut» qui ne rêve que de bien la marier lorsqu’elle aura terminé des études qui l’ennuient. Elle ne vit rien, erre, regarde une gamine dans l’immeuble d’en face qui finira par se jeter dans le vide pour des raisons d’amour que personne ne comprendra. Sa vie est un suspens. Il n’y a rien dedans. Jusqu’à ce qu’elle rencontre un garçon un peu plus âgé, provocateur, sûr de lui, menteur, qui va défaire cette vie, la détruire. Dans un restaurant minable, elle est belle, il est laid, il lui parle, il l’entraîne. Dès l’abord il a quelque chose de différent, de fascinant. « Il y a chez lui quelque chose d’animal. Quelque chose de l’éléphant et du singe. Quelque chose du chacal. » Ils vivent une grande passion sexuelle, violente. Il l’entraine dans ses virées nocturnes dans la ville, dans des lieux improbables, ils se droguent, vivent ensemble une espèce de mysticisme sexuel pendant quelques temps. Elle, le cache, ment, vit une vie à côté. Puis, tout se détraque, tout s’effondre. Kapoor raconte cette dérive, jusqu’à l’abolition de la dignité. Elle montre comment cette jeune femme tourne sur elle-même, renverse les règles de la société indienne, change tout. C’est un roman du paria, de celui qui survit à la marge, cherche un moyen d’être. C’est dans cette tension que la langue trouve sa forme, tantôt brève, simple, blanche, presque durassienne, tantôt syncopée, empreinte d’une folie qui dérape. Circulant dans la chronologie, glissant d’un pronom à l’autre, Kapoor saisit l’état d’une conscience qui touche à ses limites, enfreint toutes les règles. Tout y est tendu, abrasé. La langue gagne quelque chose de vivant, de vibrant; elle acquiert une densité étonnante. «La ville m’est proche à présent, je pense la connaître. Millions de vies, de cœurs, de poumons, de bras qui s’agitent et vous poignardent, mendient, matraquent, implorent, prient, gencives contre dents, dents contre chair, langues pendantes, frotti-frotta des corps dans l’obscurité, ivresse, déliquescence, ourlets dépenaillés, points trop lâches, chèvres, poulets, un grand cri, ces odeurs, la poussière rouge et le diesel dans mes narines et la bouche. Je crois connaître tout ça. Puis cette certitude se dissipe.» Le roman n’est finalement rien d’autre que la longue errance d’une jeune femme qui ne sait rien ou croit connaître, dont tous les repères s’effondrent, qui cherche à aller plus loin qu’elle, à échapper à ce mouvement incertain qui fait du monde un grand chaos, à l’image de la mégapole inhumaine et chatoyante dans laquelle tout finit par choir.

 

À cette désorientation, semble répondre celle de la narratrice de L’Ange de l’oubli (il ne faut pas se fier à ce titre qui semble un peu cliché) qui grandit dans une Carinthie bucolique, presque idéalisée dans laquelle la vie semble rythmée par une nature idyllique et des gestes ancestraux. Tout semble sûr, net, la grand-mère, les parents entourent une enfant avec cette espèce de rudesse campagnarde. Le début du roman traverse ainsi quelques scènes exemplaires d’une existence simple où les gestes comptent, où les bruits de la nature sont ceux de la vie. Il ne faut pas s’en laisser accroire, ce roman est habité par la violence, par la douleur d’une Histoire qui ne passe pas, qui ne peut pas passer. C’est un livre où le non-dit, les traumatismes de la guerre vont ressurgir implacables, sournois. Peu à peu se dévoile le passé d’une famille d’origine slovène hantée par la guerre. Le père, suicidaire, a fait partie, adolescent, d’une troupe de partisans qui luttait contre les nazis et reste traumatisé par un drame terrible, la grand-mère quasi analphabète a été déportée à Ravensbrück, la mère chante des poèmes religieux avec ses amies… Par touches, le passé ressurgit et la narratrice s’emploie à en faire quelque chose. « Je décide de donner une forme écrite à ces fragments, souvenirs, récits, à ce qui est présent et à ce qui est absent, à me réinventer de mémoire, à me conquérir par l’écriture un corps qui puisse être composé d’air et d’intuition, de parfums et d’odeurs, de voix et de bruits, de choses passées, rêvées, de traces. » 

Tout est dit ici du mouvement d’un récit qui fait s’imbriquer les temporalités et les enjeux avec une grande subtilité, où coexistent les expériences, où elles semblent se transvaser. La fille doit gagner quelque chose, reconfigurer le passé, le transmuer en autre chose. L’Ange de l’oubli raconte cette quête des origines, la nécessité de rompre le silence, de trouver des moyens d’affronter l’histoire collective traumatisante. Elle dit : « Je tourne constamment autour du gouffre historique où tout semble avoir sombré. » C’est cette aspiration qui porte le livre, lui donne une densité particulière. Car son enjeu n’est pas de fouiller une simple mémoire familiale, de raconter des épisodes méconnus de la guerre, de plonger dans les psychés ravagées de ses victimes, mais plutôt de penser une langue qui permette de s’en extraire. Non pas de l’oublier mais de la dire, de la dire en faisant corps. Haderlap est poète, et cela se sent. La parole gagne une corporéité fascinante dans ce roman qui malaxe la vie. L’enjeu est là, dans la concomitance du dévoilement de la mémoire avec l’émergence de la nécessité de l’écriture. Tous les personnages du livre entretiennent un rapport particulier à l’écriture, à la voix poétique, au chant. 

Haderlap affirme la nécessité de la parole poétique dans le roman, son poids singulier. « Je déborde de langue, de formations verbales slovènes que je laisse tomber dans le vide, ne sachant que faire d’elles. Des phrases m’enveloppent comme une brume qui s’est élevée depuis les livres jusqu’à moi. Des phrases comme des molécules verbales non digérées qui se déplacent librement, que je peux expirer, que je peux faire ressortir de mes poumons. Des phrases comme une membrane grâce à laquelle je tiens à distance tout ce qui peut-être pourrait être touché ou devrait être dit, mais pas par moi. Je suis, comme on dit, une rigolote qui met un masque pour détourner l’attention de la mélancolie qui s’est emparée de moi et m’envahit. Durant des mois je me sens comme un animal figé pendant la mue, auquel la peau qu’il faut ôter est restée coincée au-dessus de la tête, impossible à enlever. » Le roman montre ce mouvement de la langue, l’empêchement de la parole, la nécessité impérieuse d’y contrevenir. Elle interroge aussi le rapport, dans la langue du roman, entre l’allemand et le slovène, entre le majeur et le mineur. Haderlap, en fouillant la mémoire d’une famille, en exposant une histoire, en en réfléchissant les terribles sursauts, affirme la nécessité d’une circulation de la langue, l’invention d’un langage qui touche au corps, en acquiert la densité, l’irrémédiabilité. Ce texte constitue sans doute la plus belle surprise de la rentrée, un livre qui s’entreprend comme un deuil en même temps qu’une renaissance, qui fait vaciller le temps, invente une parole pour dire ce vacillement. Dans la relation entre le père et la fille (j’en parlais récemment!) se joue la trouvaille de cette langue, de ce souffle, et c’est bouleversant: « Je jette un regard effrayé dans la tombe. Est-ce mon expiration à moi ou celle de mon père, est-ce mon soulagement d’en avoir finit avec sa mort ou bien est-ce la respiration de mon père, ce souffle bloqué, conservé, bâillonné, qui se libère, qui se défait de toute étreinte et s’éloigne en flottant. »

Faire retour, revenir, trouver sa place, sa voix, inventer son corps, sa mémoire, la manière de la dire, de vivre avec occupe les personnages de ces deux livres autant qu’Ari, l’anti-héros du nouveau roman de Jón Kalman Stefánsson. Pour résumer les choses très rapidement tant l’intrigue de ce roman semble simple: Ari, éditeur au Danemark, quitte sa femme sur un drôle de coup de tête après avoir reçu un paquet contenant quelques reliques du passé familial. Il décide de retourner en Islande où l’attend un de ses camarades de jeunesse. Il y a le voyage en avion, la fouille à l’aéroport, la course en taxi, les retrouvailles… Revenir en Islande «semble toujours revenir à quitter le monde pour rejoindre un lieu qui n’est pas.» Ce lieu-là, c’est le cœur de l’œuvre magistrale de Stefánsson. Ainsi, tous les petits faits de l’intrigue ne font qu’irriguer la mémoire, revenir à ses sources, à son vide, à son angoisse première. Car ce qui compte c’est ce qui déborde la narration du retour d’Ari, les souvenirs de sa jeunesse, ses illusions et ses erreurs, ses amitiés aussi, les fantômes qu’il a perdu. C’est surtout le passé de sa famille, de son grand-père Oddur et d’une série de personnages féminins formidables, cette sorte de temps proche et pourtant quasi mythologique. Le génie de Stefánsson est d’associer le prosaïsme, le plus simple détail, à la pensée du tout, à l’angoisse d’être. C’est tout le sujet de son œuvre, ce trouble-là, le paradoxe d’être islandais, de ne plus croire vraiment en Dieu, de venir de là dont on ne sait que dire. 

On aurait pu avoir peur que l’écriture de Stefánsson ne sache se saisir du contemporain, de notre quotidien moderne, de nos tracas, de nos occupations. La trilogie qui l’a fait connaître – masse exponentielle d’une force ahurissante – aurait pu faire croire qu’il se confinerait à la fresque historique, aux trépidations du passé, à un monde perdu qu’une langue enveloppante ramènerait au jour. Il n’en est rien. Ici les choses les plus simples gagnent une puissance inouïe, et comme les descriptions des paysages désolés de l’Islande gagnent quelque chose de féériquement fantasmagorique, ici, ils acquièrent le poids de la métaphysique. Qu’il décrive la vie familiale, des scènes à la limite du sordide, l’alcoolisme galopant, les ateliers de poissonnerie ou une petite ville dont l’économie s’effondre, ce n’est nullement pour le simple attrait de la fresque sociale (bien qu’il y excelle). C’est pour toucher le nu de la vie. Ce qui compte, comme dans les livres précédents, c’est le désarroi qu’il y a à affronter la vie, à vivre des vies invivables. Ici aussi, malgré le confort moderne, l’île perdue dans l’Atlantique nord, avec ces volcans et ces plaines noirâtres demeure paradoxalement abhorrée et désirable. « Le ciel était si loin que nos prières ne l’atteignaient jamais et s’arrêtaient à mi-chemin avant de retomber comme des oiseaux défunts ou changés en grêle, et l’eau potable avait un goût de sel, comme si nous buvions la mer. Ce lieu est inhabitable, tout s’y oppose, la raison, le vent et la lave. Pourtant nous y avons vécu toutes ces années durant, tous ces siècles, aussi entêtés que cette pierre ponce, muets au sein de l’histoire comme la mousse qui la colonise et la réduit en poussière, nous mériterions qu’on nous naturalise, qu’on nous décerne une médaille et qu’on écrive un livre qui parlerait de nous. »

De cet univers terrible, tellement peu propice à la vie, l’écrivain tire un hymne à la vie, à la joie lucide de l’expérimenter, de la transmuer en autre chose, d’y reconnaître la beauté stupéfiante. Tel le marin qui meurt gelé sur sa barque parce qu’emporté par des vers de Milton il a oublié son manteau, tel le gamin qui découvre Shakespeare auprès du vieux capitaine aveugle, ici encore la vie gagne quelque chose, les êtres, seuls, perdus, cherchent à trouver la chaleur d’autres bras. « Étreinte est sans doute le mot le plus beau de toute notre langue. Ouvrir ses bras pour toucher une autre personne, tracer un cercle autour d’elle, s’unir à elle l’espace d’un instant afin de constituer un seul être au sein des maelströms de la vie, sous un ciel d’où Dieu est peut-être absent. Nous avons tous, à un moment ou l’autre de notre vie, et parfois terriblement, besoin que quelqu’un nous prenne dans ses bras, besoin d’une étreinte à même de nous consoler, de libérer nos larmes ou de nous procurer un refuge quand quelque chose s’est brisé. Nous désirons qu’on nous étreigne car nous sommes des hommes et parce que le cœur est un muscle fragile. » Stefánsson fait œuvre, c’est évident. Il parvient, par un art de la composition impressionnant, par des jeux d’ellipses temporelles osés, parce qu’il abandonne des personnages, qu’il ne craint pas de se déborder, à ce que le texte parle aussi pour lui-même, pour qu’une voix s’y conquiert et qu’elle emporte tout, que la cohérence narrative finalement s’y plie. Parce que ce qui intéresse l’écrivain, c’est la langue, ce qu’elle permet de gagner par-dessus le réel et la vie concrète que nous partageons, parce que cette parole-là est peut-être le dernier espace véritablement sacré, qui permette cette étreinte, cet accueil, cette bienveillance. L’œuvre, par le détour de l’Histoire et de la circonstance, c’est-à-dire cette Islande à la fois réelle et fantasmée, redit la place du beau, de la poésie, la nécessité de leur célébration et surtout de leur partage nécessaire. C’est assurément grand, très grand ! §


Hugo Pradelle

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 23 (octobre/novembre 2015)