FOCUS SUR UN LIEU: La Fondation Jan Michalski

par David Collin

 

Dans le monde germanophone, littérature et poésie disposent de nombreux lieux qui accueillent écrivains et public pour des lectures, des conférences, des expositions et colloques, estimant tout à fait naturel que l’écriture, comme d’autres arts, bénéficie de lieux pour la dire et la commenter. En Suisse, ces pratiques sont très inégales. S’y côtoient quatre langues et des manières très différentes de promouvoir la littérature, de lire et d’écouter les auteurs qui donnent à entendre les textes littéraires. Depuis quelques années, la Suisse romande tente de palier au manque drastique d’infrastructures et de programmations littéraires, et cela dans un contexte peu favorable. Si les alémaniques sont des habitués, comme leurs voisins allemands et autrichiens, des lesung, il n’en est rien des francophones, qui ne se précipitent rarement pour écouter une heure de lecture en présence d’un écrivain.

La situation n’est guère plus réjouissante en France. Comme si la tradition s’était perdue, il y a très longtemps, et que personne n’était en mesure de comprendre par quoi et quand cela avait commencé. Une maison de la littérature sous le patronage de Rousseau a vu le jour à Genève, après de longues années de pourparlers. Dans un autre genre, un festival dédié à la rentrée littéraire (Le Livre sur les quais) vient de fêter sa 6e édition à Morges. Ajoutons à cela, de nombreuses initiatives associatives en faveur de la lecture publique.

 

 

Mais ce que réalise la Fondation Jan Michalski à Montricher au pied du Jura vaudois, à trente minutes de Lausanne face au lac Léman et aux Alpes, est d’une toute autre ampleur. Du jamais vu. Peu après son inauguration, et quatre années de construction, La Maison pour l’écriture et la littérature, conçue par les architectes Vincent Mangeat et Pierre Walhen, est devenue une institution incontournable du milieu littéraire romand. Expositions, conférences, invitation d’écrivains prestigieux, constitution d’une immense bibliothèque internationale, tel est l’ambition de cette maison, dotée des moyens très généreux de la Fondation. à terme, des « cabanes » accueilleront en résidence des écrivains, non dans les arbres de la proche forêt, mais dans, sur, au-dessous des armatures du véritable complexe culturel que forme l’ensemble. Les visiteurs ont pour l’instant du mal à réaliser à quoi ressembleront ces résidences, et quels écrivains seraient d’accord de s’y enfermer. Ils viendront peut-être pour la haute ambition du lieu, un mot qui mérite précision car cette ambition n’est pas la somme de tous les moyens décrits, elle réside ailleurs et prend peu à peu forme; chaque événement contribuant à doter ces lieux d’un état d’esprit particulier. Les cabanes haut-perchées des futures résidences, seront peut-être la métaphore des élévations intellectuelles et littéraires qu’ambitionne à juste titre la maison. Pour exister, cette nouvelle institution, doublée d’une Fondation qui aide déjà de nombreuses publications en Suisse et à l’étranger et dotée d’un prix littéraire international, fait venir à elle un public concentré en ville et attiré par une programmation de très haut niveau.

Comment créer un rayonnement ? Tous les moyens du monde ne suffisent pas à fonder un lieu qui se voudrait bien plus qu’un lieu. Il lui faut sans doute une vision qui aille au-delà de la construction, de l’établissement matériel des lieux, une magie qui vient de la rencontre, d’un mouvement invisible qui s’établit dans la durée. C’est précisément ce qu’est en passe de réussir La Maison pour écriture et la littérature à Montricher, parvenant en quelques évènements de qualité, à fédérer un public pour qui le déplacement n’est rien quand l’excellence est au rendez-vous. Ainsi les premières expositions dédiées successivement à Slawomir Mrozek, au photographe des écrivains Horst Tappe, puis à Henri Michaux et Gustave Roud, dans un espace tout en hauteur, sorte de cathédrale culturelle modulable, ont d’emblée donné le ton. Sans compter la programmation de l’auditorium qui accompagne ces évènements, conférences, dialogues, projections et qui enrichissent l’exposition en poursuivant la réflexion au-delà des seuls documents. On pourrait souhaiter que la parole soit davantage donnée aux poètes et aux écrivains, hors université, qui en leur qualité de grands lecteurs, pourraient apporter un éclairage inédit et littéraire à ces expositions honorant ces grandes figures de la littérature et de l’art.

 

 

Des écrivains remarqués ont déjà honoré les lieux de leur présence, tels Lydie Salvayre, Olivier Rolin et Jonathan Coe. Il est bon de rappeler que cette Maison est au centre d’un vaste réseau littéraire et éditorial que fédère Véra Michalski, patronne du groupe Libella (regroupant notamment Buchet/Chastel, Phébus, Noir sur blanc et les Cahiers dessinés). Et que la Fondation est également à l’origine du Prix Jan Michalski qui couronne chaque année une œuvre littéraire européenne. Depuis peu, les délibérations ont lieu dans l’impressionnante bibliothèque de la fondation. Un lieu que Borges aurait adoré pour ses matières et son architecture, la hauteur qui semble infinie et les rayonnages des littératures du monde entier, à peine interrompus par quelques alvéoles de lectures donnant sur un vaste paysage. Cette bibliothèque est aussi un lieu d’exposition, comme ce fut le cas dernièrement avec les très belles photographies des Îles Solovki de Jean-Luc Bertini, que l’on retrouve dans le livre conçu en collaboration avec Olivier Rolin, La Bibliothèque perdue (Le Bec en l’air, 2015). Du reste, cette bibliothèque de la Fondation Michalski, perdue dans la campagne vaudoise, mais constituée avec le plus grand soin par des bibliothécaires très compétents, est appelée à devenir un lieu de référence, tant pour les écrivains que pour les lecteurs, puisque ce lieu est ouvert au public du mardi au dimanche. §

 

Fondation Jan Michalski, Bois Désert, CH-1147 Montricher, www.fondation-janmichalski.com
Crédits photographiques: Leo Fabrizio.

 

 

L'association Livraisons. Des revues en Rhône-Alpes organise une journée découverte à la Fondation Michalski le samedi 23 janvier 2015.
10h30 : Visite de la Fondation (différents espaces, bibliothèques, résidences, expositions...)
12h30 : Déjeuner à l'auberge de Montricher
15h : Table-ronde sur les revues littéraires avec La Revue de Belles-Lettres, Hippocampe, les Cahiers Benjamin Péret et Archipel.

Réservations obligatoires avant le 8 janvier 2015 : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.