par Michel Ménaché



Julien Delmaire, Bogolan,
Paris, Le Temps des cerises, 2015, 60 pages,
10 euros, préface de Yahia Belaskri


Julien Delmaire, poète des damnés de la terre et des bâtisseurs de rêves, « pourfendeur des certitudes et du confort » (Yahia Belaskri), profère en quarante « chorus » la révolte d’un homme noir qui s’est brisé les ailes sur les remparts de l’Europe aux anciens parapets (Rimbaud, déjà…).

Insurrection de la parole étouffée qui implose en fulgurances de sang et de larmes, en éclats de sève et de soleil. Le chant continu de Delmaire, en vers comme ici en prose, est gorgé de sperme surréaliste, du suc des mangues et des goyaves de la négritude : « La musique engrossa la terre et le balafon telle une parturiente rendit ses eaux à la source. ». Ses images flamboyantes pleuvent en rafales syncopées sur les territoires du déracinement et de la colère : « tu as sans le vouloir apprêté des navires pour me couvrir d’escales […] comme un cormoran ricoche sur la mer, me revient ton reflet en archipel. » La condition du sans-papiers qui était au cœur du premier roman de Julien Delmaire, Georgia (Grasset, 2013), trouve un écho dans ce chant au lyrisme impétueux, aux ellipses abruptes : « J’ai l’haleine métro-bondé. » Chant de résistance à la brutalité des systèmes de coercition : « J’existe contre l’avis des fonctionnaires. » Contrairement au héros du roman qui est renvoyé au pays dans un cercueil, celui de Bogolan rentre chez lui bien vivant mais c’est un homme blessé, écorché vif, qui a affronté les barrages d’argent du chaos économique mondial. La violence sociale n’abolit pas pour autant l’humanité sensible de ce naufragé du mirage européen. La douleur de l’échec et le rapport vital à la mère sont évoqués sans pathos, avec force et délicatesse : « J’ai massacré le peuple des larmes, découpé à la machette des songes à peine éveillés. Dans la rigole d’un sanctuaire, j’ai émasculé mon reflet ; abandonnant ma fierté et mon nom, je suis parti vers la maison de ma mère [...] Ma puanteur ne l’a pas gênée, ma mère m’a embrassé comme on embrasse le ciel […] J’ai dormi des décennies. Des kilomètres. A mon réveil, ma mère à mes côtés, brûlait comme un encens. »
Slameur réputé et poète au long cours, Julien Delmaire, comme le jeune sénégalais refoulé et sans identité de Bogolan clame de poème en poème : « Je défends l’innocence à poings nus. »

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 23 (octobre/novembre 2015)


Julien Delmaire publie le roman Frère des astres au éditions Grasset en janvier 2016

Entretien avec Julien Delmaire à lire sur le site d'Africultures.