par Jean-Claude Hauc


Olivier Saison, Sade à Acapulco
Paris, Éditions Cambourakis, 2015,
144 pages, 15 euros. 

 

Lorenzo Da Ponte s’est fait libraire à New York à la fin de sa vie, et à lire ce roman d’Olivier Saison, il semble que la  même chose soit advenue avec Sade à Acapulco. La boutique de ce dernier, avec vitrine et rayonnages débordant d’ouvrages s’appelle «Les Marquises» et le propriétaire a l’habitude d’enfiler caleçon, chemise de jute et chapeau de paille afin d’attendre le chaland installé sur une chaise pliante. À l’intérieur sur un secrétaire trône un crâne, vestige de l’Europe aux anciens parapets, à moins qu’il ne s’agisse de celui égaré à la suite d’une certaine exhumation dans le cimetière de Charenton. Afin de tromper sa mélancolie d’exilé, Sade reluque des adolescentes venues se prendre dans les rets de son officine, rêve sur les légions de fourmis rouges, fleuve mouvant toujours affamé, dévorant les manguiers, mais aussi à l’occasion les singes et les jaguars. Il observe ses chérubins velus, serpents, araignées et mille-pattes. Chaque mois, le vieux marquis se rend au couvent dont les pensionnaires attendent avec impatience leur ration de littérature. Gabriela qui caresse sa main ou la porte à sa poitrine, Maria en prière mais tendant vers lui sa croupe, Julia la jolie phtisique, Idrit, Philomène et les autres qui se gavent de l’Astrée, mais également des oeuvres de Diderot, de Boccace ou de l’Arétin. L’une est née sans bras gauche, l’autre dit-on sans morale, une troisième rêve de s’unir avec Donatien, toutes sont les anges de la Nouvelle-Espagne, le cerveau empli de chimères et de rêves d’enfant.

Le style loufoque, continûment libre et fantasmatique d’Olivier Saison que la critique avait salué lors de la publication de Knut, son premier roman, mute ici en un baroque tropical plus proche du style de Severo Sarduy que de celui de Boris Vian — « le baroque comme apothéose de l’artifice, comme ironie et dérision de la nature ». Saison joue des anachronismes, des commotions et des rencontres fortuites, avec un humour aux antipode de celui de Sade, mais d’une indéniable efficacité et d’une désinvolture étonnante.

À Acapulco, Donatien a séduit deux femmes, une indigène et une Européenne. La première, Irène, est la grâce même, vit dans une cahute où elle se montre volontiers nue. Elle est la première à essayer la machine que Sade a fait venir à grands frais de Hollande, comme ces livres interdits que l’on ne lit que d’une main. Il s’agit d’une barre en forme de T sur laquelle les dames sont conviées à prendre place, avec ceinture ventrale, étriers, leviers, ressorts et différents olibos. Cela peut faire songer à quelque instrument de torture, mais constitue en fait un engin à produire du plaisir, la mélodie cristalline de la jouissance : « C’est cette voix. C’est cette voix que je cherchais. Ce murmure. L’écho d’une lointaine, antédiluvienne mélopée. » L’Européenne est bien sûr plus sophistiquée qu’Irène, avec ses lèvres de carmin, sa robe relevée et ses poses libertines. Artiste à ses heures, elle a produit une monumentale fresque représentant une multitude de démons attirés vers le bas par un oursin lumineux. Elle a intitulé son Grand Œuvre Le Vagin de la mélancolie. Un jour, elle entraîne Sade jusqu’à la falaise de la Quebrada où de jeune plongeurs s’élancent dans la mer en un merveilleux salto mortale. Au terme d’une terrible tempête, elle aussi connaîtra la machine, un peu faussée par l’orage, mais qui fonctionne toujours. « Sommes-nous prêts, Monsieur ? » Nous l’étions. « Marquis ? – Madame ? – La sentez-vous à présent, cette mélancolie ? » À la fin, Sade finit par épouser l’Européenne et continue à fournir le couvent en livres plus ou moins avouables. «Passée l’entrée, puis la guérite sinistre de la mère supérieure, où, comme à un comptoir de douane, chaque ouvrage est coché, ouvert, vérifié, je commence déjà à entendre les cris d’impatience descendre des étages. Ils sont ma Terre, et je suis leur Lune. Mon vent, et moi leur roseau. Leur Sade, à Acapulco. » §

 

Article publié dans le n° 23 du journal critique Hippocampe (octobre/novembre 2015).