par Gwilherm Perthuis

 

A la recherche de 0,10 – la dernière exposition futuriste de tableaux
Fondation Beyeler, Riehen/Bâle - jusqu’au 10/01/2016

 

 

 

 

La « Dernière exposition futuriste de tableaux 0,10 » qui eut lieu pendant l’hiver 1915-1916 à Petrograd est l’un des événements déterminants de l’histoire des avant-gardes russes. Pour marquer son centenaire, après plusieurs années de recherches, la Fondation Beyeler en propose une restitution partielle, bien que beaucoup d’œuvres soient perdues ou détruites et que la documentation soit lacunaire pour déterminer le corpus complet. Le commissaire américain Matthew Drutt n’a pas cherché à réactiver l’exposition historique dans ses dispositifs d’accrochage et, au contraire, il propose un parcours aéré, constitué d’un enchaînement de salles monographiques qui mettent en évidence les quatorze personnalités, sept femmes et sept hommes – la parité est étonnement respectée pour l’époque – qui étaient associés à ce moment de remise en question des normes établies de l’art. Fortement influencée par Malevitch, qui expose pour la première fois son Carré noir – la troisième version de 1920 a pu voyager en Suisse, la première étant trop fragile –, l’exposition est un pivot essentiel pour comprendre le passage du cubo-futurisme vers le suprématisme. Le titre volontairement codé, afin de marquer les esprits, devait signifier la destruction de l’ancien monde de l’art et le début d’une ère nouvelle pour le zéro, puis le nombre d’artiste prévu à l’origine pour le dix. 

Alors que la Première Guerre mondiale touche l’Europe entière et que le régime impérial russe est fortement déstabilisé, le milieu artistique est porté par un souffle créatif exceptionnel en cette année 1915. En quelques semaines, les artistes transforment totalement l’espace de la représentation et ses codes. Certains comme Vladimir Tatline travaillent sur leurs pièces jusqu’au moment du vernissage : son Contre-relief angulaire, une sculpture/installation abstraite d’une force et d’une présence incroyable, constituée de matériaux récupérés, a été reconstituée à la Fondation Beyeler.

Une des salles les plus réussies, avec celles rassemblant une quinzaine de peintures suprématistes de Malevich, est l’espace consacré aux reliefs peints d’Ivan Puni, plus tard appelé Jean Pougny, qui réinvestit l’art du collage cubiste de Picasso et Braque, mais en l’adaptant à des assemblages de formes géométriques suprématistes. Ces objets très subtils, qui témoignent d’une urgence, semblent tout juste sortis de l’atelier.

Les tableaux de Lioubov Popova et d’Olga Rosanova, présentés dans 0,10 ou strictement contemporains, rejetés ensuite dans des petits musées provinciaux russes, sont de véritables découvertes, tant ils démontrent la parfaite assimilation des enseignements des futuristes italiens et d’une capacité à pousser encore plus loin la recherche plastique en introduisant des motifs abstraits (carrés, cercles, croix…) que Malevich érige en unique sujet. §

 

Article paru dans le n° 24 du journal critique Hippocampe (décembre 2015/février 2016)