par Gwilherm Perthuis

 

A chaque rendez-vous électoral nous faisons le même constat : le système politique est épuisé, fragilisé et inadapté aux enjeux du XXIe siècle. Les appareils en place ne sont plus audibles. Ils se contentent d’échafauder des tactiques politiciennes pour conserver ou conquérir le pouvoir, mais ne parviennent plus (ou ne cherchent plus) à construire de véritables alternatives pour mieux vivre ensemble. Depuis plus d’une trentaine d’années, nos représentants, désignés par le suffrage théoriquement universel, remettent en question l’Etat-providence au profit d’un modèle néo-libéral qui atomise la société, brouille les repères puis impose la concurrence et la réussite financière comme ultimes valeurs.

Nous traversons une grave crise de la représentativité qui est pourtant, selon nous, une composante essentielle de la démocratie. L’écrasante majorité des citoyens n’ont plus confiance en leurs élus et ont le sentiment que leurs actions n’ont pas de prise sur le réel. Quelle que soit la couleur politique, les idées progressistes et les avancées sociales sont délaissées au profit d’une gestion des affaires courantes d’orientation libérale. On ne vote d’ailleurs plus pour les idées auxquelles nous adhérons, mais en opposition à des programmes que nous jugeons inadmissibles. D'autre part, alors que nous sommes pris dans un tourbillon médiatique, où l’information circule à une vitesse folle sur de nouveaux supports qui la rende omniprésente, le débat d’idées a beaucoup de difficulté à émerger sereinement. On a longtemps parlé de la langue de bois et de la séduction verbale opérée par le personnel politique. Mais, désormais, la proximité langagière entre les deux principaux partis est si forte qu’on ne perçoit plus d’oppositions idéologiques et seules comptent les démarcations formelles ou de personnalités. Les idées nouvelles n’émergent plus. La figure du polémiste s’est substituée à celle de l’intellectuel. Et les futurs leaders politiques sont formatés pour contenir leur inventivité et proposer des solutions techniques, prêtes à l’emploi, qui ne sont plus motivées par des convictions profondes, mais par des outils issus de la communication ou du marketing.

Et pendant ce temps, le Front national prospère, recueille plus de 6 millions de voix, avec un programme rétrograde, dangereux, aux limites du pacte républicain. Si le FN parvient au pouvoir, il échouera sur le plan économique et social, reniera nos valeurs communes, et continuera à stigmatiser les minorités pour expliquer sa déroute, avant de remettre en cause progressivement nos libertés pour réfréner les éventuelles insurrections… Toutefois, nous l’avons observé, les tentatives de diabolisation du Front National sont vaines et ne font que le renforcer. Ses leaders savent exploiter l’union de ses adversaires et démontrer qu’ils sont désormais l’unique force d’opposition… C’est pourquoi nous sommes plus que réservés sur les méthodes employées ces dernières semaines pour lutter contre l’extrême droite (poursuite de la diabolisation, désistements de listes, appel à voter pour ses propres adversaires…), car elles ne remettent pas en question les partis au pouvoir, caricaturent et dramatisent la situation sans apporter de solutions et masquent la diversité du vote FN, constitué de strates d’électeurs aux motivations très variées. Joël Gombin, spécialiste du vote FN, démontrait dans Le Monde du 12 décembre dernier qu’« il n’y a plus de portrait-type de l’électeur frontiste » et qu’il faut observer la situation avec nuances et délicatesses, sans quoi nous ne pourrons «comprendre comment ce parti fait pour dépasser 40 % ». La peur irrationnelle de l’autre, le chômage de masse, la dissolution du tissu industriel, la perte des repères identitaires, la fermeture des services publics, la dénonciation des soi-disant assistés sont autant de paramètres qui expliquent le repli d’une majorité d’électeurs sur le Front national. Selon Joël Gombin « la seule constante que l’on puisse dégager, c’est que le vote FN reste discriminant en fonction de la position socioprofessionnelle et du niveau d’éducation ». Plutôt que de tenter d’éteindre l’incendie au lendemain du premier tour – c’est un peu tard –, réfléchissons aux origines de ce comportement électoral avant tout contestataire, reposant sur l’amalgame, la caricature, le refus de la complexité, et tentons d’y répondre en transformant les fondations de nos institutions et de notre sphère médiatique pour offrir de nouveaux espoirs à l’ensemble de la société.

Pour réagir à la défiance du politique, des réformes institutionnelles semblent nécessaires. Elles pourraient établir de nouvelles relations entre le citoyen et ses représentants et apaiseraient le rapport à la chose publique et à la prise de décision collective :

– Considérer que la politique n’est pas un métier, mais une condition essentielle au maintien des principes républicains et qu’elle doit susciter un débat constant pour orienter notre destin commun. Il convient ainsi de limiter la professionnalisation du politique, particulièrement ancrée en France, d’empêcher les carrières, et de permettre à un beaucoup plus grand nombre d’individus d’occuper temporairement des responsabilités publiques. L’interdiction du cumul des mandats est indispensable ainsi que la restriction du nombre de mandats dans une vie. Afin de réduire au maximum les calculs et les stratégies politiciens puis de favoriser l’expression de convictions sincères.

– Donner beaucoup plus de pouvoir au parlement qui ne doit plus être une chambre d’enregistrement des lois proposées par la majorité, mais un lieu de débat et d’élaboration de textes sur lesquels les partis pourraient se retrouver ou s’opposer dans des coalitions à chaque fois renouvelées en fonction des sujets traités. 

– Instituer des scrutins beaucoup plus proportionnels, en particulier pour les législatives, afin de réunir des parlementaires représentatifs de la multiplicité des courants d’idée et donner la parole à des pensées minoritaires qui réunissent tout de même entre 5 et 10 % des électeurs.

– Abandonner l’élection du Président de la République au suffrage universel direct. Ce temps fort quinquennal cristallise beaucoup trop le débat public et perpétue la tradition monarchique en donnant d’immenses pouvoirs à un seul homme, qui pourtant, le plus souvent, est choisi par moins de 15 % des électeurs inscrits.


Les médias doivent aussi jouer un rôle dans ce renversement. En particulier la télévision et Internet. Nous ne citerons que quelques pistes, en vrac, qu’il faudrait affiner : dissocier clairement les émissions de divertissement et les programmes politiques ; donner davantage de temps de parole pour sortir de la culture du slogan qui tourne en boucle, de la petite phrase vide de sens et favoriser l’élaboration d’arguments ; amoindrir la portée des émissions dégradantes, sensationnelles, voire abrutissantes, ou celle des chaînes d’information en continue qui informent peu et infusent un climat de haine et de tension. Au contraire, la culture et le savoir, l’éducation et la formation sont des engagements forts qui devraient nous faire sortir par le haut des impasses actuelles.
§ G.P.

 

Editorial publié dans le n° 24 du journal critique Hippocampe (décembre 2015/février 2016)