PORTRAIT // par Gwilherm Perthuis

 

La typographie, le dessin de la lettre, assure l’unité d’un texte et lui confère une excellente lisibilité. Elle place le lecteur dans un espace visuel bien délimité, qui peut correspondre à l’esprit du contenu, mais elle détermine aussi un climat et renvoie à une histoire, à une généalogie de l’écriture. Inspirée par les types vénitiens de la fin du XVe siècle, la typographie imprimée dans ces pages, la Stuart, a été dessinée par Matthieu Cortat pour la revue et les éditions Le Tigre. Auteur à ce jour de dix-sept typographies – sept de labeur et dix de titrage –, commercialisées sur le site Nonpareille – nom du plus petit caractère d’imprimerie, le corps 6 – qu’il a fondé en 2007 lorsqu’il s’est installé à Lyon, ce passionné d’histoire de l’écriture et de l’imprimerie est régulièrement impliqué dans le dessin de caractères (édition et communication), l’enseignement et l’accompagnement de projets muséographiques.

Né à Delémont, en Suisse, en 1982, Matthieu Cortat débute ses études supérieures en design graphique à l’Ecole d’Art de Lausanne (ECAL) et s’initie à la typographie auprès de François Rappo. Son diplôme est consacré à la création d’un caractère, le Stockmar, qui est une ré-interprétation d’un type baroque rhénan. Il complète ensuite sa formation à l’Atelier national de recherche typographique (ANRT). Ce qui l’a rapidement rapproché de ce domaine est « l’apparente simplicité, des courbes, des contre-courbes, du noir, du blanc, qui cache une infinie variété de formes et de connotations ». La typographie est à la fois une création abstraite dans sa conceptualisation, mais aussi extrêmement concrète dans le résultat final que Matthieu Cortat se plait à définir avec les mots du dessinateur de caractère Eric Gill (1882-1940) : « une lettre est une chose, pas l’image d’une chose ». 

 

 

Il convient de distinguer les caractères de titrage qui doivent être visibles et les caractères de labeur, ou de travail, réservés au corps du texte, qui doivent être lisibles et ne pas fatiguer le lecteur. Matthieu Cortat les opposait de la manière suivante dans un entretien récent, publié par le Bulletin des bibliothèques de France (n° 6, été 2015) : « Les lettres à voir sont celles des affiches, des logos, des titres: l’important est qu’elles tapent à l’œil, qu’on les remarque, qu’elles se démarquent du tout-venant graphique. Pour les caractères à lire, leur dessin n’en est que plus laborieux. Car, comme on ne lit bien que ce qu’on connaît, la marge de manoeuvre est réduite. Des variations mêmes mineures risquent de distraire le lecture du contenu du texte. S’il commence à penser à la forme des lettres plutôt qu’au message qu’on veut lui transmettre, c’est que le caractère est mauvais. »

Matthieu Cortat travaille actuellement à la création d’un Master Type Design à l’ECAL qui devrait accueillir les premiers étudiants à la rentrée 2016. La transmission et la médiation l’occupe par ailleurs au Musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique de Lyon où il intervient depuis plusieurs années comme conférencier pour faire découvrir à un large public les pièces remarquables de la collection et pour créer des ponts entre l’histoire de l’imprimé et les pratiques contemporaines de la mise en pages. Mais il a surtout été très impliqué dans le refonte complète des collections du musée, afin d’y faire entrer les XXe et XXIe siècles, du choix des documents à la rédaction des cartels, de la définition du fil rouge de la visite à la sélection des dispositifs de présentation et d’accrochage…

Matthieu Cortat répond enfin à des travaux de commande pour de grandes entreprises telles que Eastpak, l’aéroport Kennedy de New York, des marques de bières ou tout récemment la célèbre marque de crayons et stylos suisses Caran d’Ache. Il s’agit le plus souvent d’imaginer des typographies à usages exclusifs qui rafraichissent le logo ou le matériel de communication de l’entreprise en question, ou de penser une nouvelle identité adaptée à son activité, à ses perspectives de développement et à l’histoire dans laquelle elle s’inscrit… Le dessinateur de typographie commence par se poser de nombreuses questions : « Le caractère sera-t-il utilisé uniquement dans du texte courant en petit corps ? ou en lettres géantes sur une façade ? Sera-t-il surtout vu sur écran ? sur papier? gravé dans la pierre ? du bois ? ». Les particularités linguistiques peuvent également orienter le projet : l’italien est riche en voyelle alors que le tchèque comporte de nombreuses consonnes aux traits obliques, l’allemand compte beaucoup de majuscules, d’autres langues des doubles lettres.

Le choix d’une typographie est un geste éditorial, un engagement, une prise de position vis-à-vis du sujet abordé. L’article que Matthieu Cortat consacre à l’usage de la typographie dans les programmes télévisuels de Jean-Christophe Averty (revue Initiales, n° 6, septembre 2015) est à ce titre très réjouissant et démontre parfaitement que la forme d’une lettre condense toute la culture d’une époque. §

 

Portrait publié dans le numéro 24 du journal critique Hippocampe (décembre 2015 / janvier-février 2016)

 

LE SITE DE MATTHIEU CORTAT (NONPAREILLE)