CRITIQUE // par Gwilherm Perthuis

 

Georgia O’Keeffe et ses amis photographes, Musée de Grenoble
jusqu’au 7/02/2016

Catalogue complet et bien documenté édité par Somogy et le Musée de Grenoble,
2015, 207 pages, 28 euros.

 

Une fois encore, le Musée de Grenoble se distingue avec un projet inédit et ambitieux : la première exposition monographique consacrée en France à Georgia O’Keeffe. Réalisée grâce au soutien du réseau franco-américain FRAME, l’exposition fait dialoguer, dans un accrochage aéré et didactique, des peintures de l’artiste américaine et des photographies de ses amis qui l’ont influencées (Alfred Stieglitz, Ansel Adams, Paul Strand...). Une perspective stimulante qui démontre ses apports à l’avant-garde américaine. Regrettons seulement quelques lacunes que les commissaires Sophie Bernard et Guy Tosatto ne sont pas parvenus à obtenir en prêt.


Bien qu’elle n’ait jamais fait l’objet d’une exposition monographique en France, l’artiste américaine Georgia O’Keeffe (1887-1986) a rencontré un énorme succès de son vivant aux Etats-Unis. Elle fait la une de nombreux magazines et fait partie des personnalités les plus photographiées. Le médium photographique a ainsi largement contribué à construire son image de femme libre et de self-made-woman. Mais le rôle joué par la photographie dans sa trajectoire artistique excède celui de l’icône médiatique : elle la pratique elle-même, et surtout, elle s’entoure des plus grands photographes du XXe siècle, notamment les tenants de la Straight Photography (Paul Strand, Ansel Adams, Imogen Cunningham, ou Edawrd Weston…) qui sous la houlette d’Alfred Stieglitz, et sous l’emprise poétique de Walt Whitman (1819-1892) et de William Carlos Williams (1883-1963), revendiquent la simplicité du regard, la pureté du cadrage, une clarté moderniste… Elle fît la rencontre de plusieurs artistes et de Stieglitz, dont elle est d’abord la muse puis deviendra la femme, au sein de la galerie d’avant-garde 291 que ce dernier a fondé en 1905. Un lieu exceptionnel où l’émulation artistique entre peintres et photographes est particulièrement intense dans les années 1910. C’est par ce prisme que Sophie Bernard et Guy Tosatto ont décidé d’aborder l’œuvre de Georgia O’Keeffe au Musée de Grenoble, en rapprochant une trentaine de ses peintures des photographies dont elle s’est inspirée où qui au contraire furent influencées par ses recherches. 

 

             

Georgia O’Keeffe, Iris blanc, 1930, huile sur toile, 101,6 x 76,2 cm, Virginia Museum of Fine Arts, Richmond.
© Georgia O’Keeffe Museum/ADAGP Paris.
Edward Weston, Shell, 1927, épreuve gélatino-argentique, 23,9 x 18,7 cm, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, Paris.

 

En suivant un fil conducteur chronologique, décomposé en sections thématiques, le parcours rend parfaitement compte des échanges stimulants qui animent la communauté d’artistes qui gravitent autour de Stieglitz et d’O’Keeffe. Elégant et efficace, producteur de sens, l’accrochage propose des confrontations convaincantes, des rapprochements visuels à la fois étayés historiquement et séduisants sur le plan plastique. Les photographies sont soigneusement choisies : à chaque fois de merveilleux tirages. Notre unique réserve porte sur des lacunes en ce qui concerne les peintures, en particulier pour les parties consacrées aux déserts, aux carcasses d’animaux et aux ciels de la fin de la carrière. Il manque quatre ou cinq peintures à l’exposition pour vraiment asseoir la démonstration. Mais l’écrasante majorité des œuvres d’O’Keeffe sont conservées aux Etats-Unis ce qui, bien que l’exposition ait bénéficié du soutien du réseau FRAME, représente des coûts considérables en assurance, en transport, en frais administratifs, et surtout, les institutions américaines rechignent à se séparer, même temporairement, des peintures de cette artiste désirée. Saluons le courage du musée grenoblois d’avoir réalisé, malgré les difficultés, ce projet complexe que les structures parisiennes ou nationales ne se donnent plus la peine d’entreprendre.

D’autant que les multiples facettes de l’univers artistique de Georgia O’Keeffe sont ici convoquées, brisant ainsi le cliché de la simple peintre de fleurs, que l’exposition New York et l’art moderne. Stieglitz et son cercle avait consolidé au Musée d’Orsay en 2004. Comme dans les photographies d’Imogen Cunningham, strictement contemporaines (milieu des années 1920), les iris, les pétunias, ou les amaryllis sont représentés en gros plan, le sujet occupe la totalité du champ pictural et capte le regard dans des volutes délicates au riche chromatisme. Auteur d’un essai dans le catalogue, Julia Kristeva définit parfaitement les spécificité formelles de l’artiste : « Fantasmes, rêves abstraits, paysages lunaires, lacs, montagnes, ils sont tous là, vus de loin ou sous verre agrandissant. Avec une seule permanence : l’assurance inébranlable et fière de la courbe, vague, serpentine. Et la franchise de la couleur qui, nette ou demi-teinte pastel, se déploie en elle-même, parcourt une gamme dans l’espace qui lui est imparti et s’harmonise étrangement avec la couche apposée qui la côtoie. »

A New York, Georgia O’Keeffe est fascinée par l’immense ville moderne, en pleine élévation, où l’acier, le verre et le béton semblent ne plus limiter sa croissance. Les grandes perspectives de City Night (1926) dialoguent avec la célèbre City of Ambition (1910) de Stieglitz et le film sur Manhattan réalisé par Paul Strand et Charles Sheeler en 1921, qui débute par une séquence du débarquement d’une foule depuis un ferry. Mais à partir du début des années 1930, l’artiste reconnaît que ses sources visuelles les plus fortes viennent désormais du Sud-Ouest des Etats-Unis et en particulier du Nouveau-Mexique. En peignant les grandes étendues, les canyons, les collines arrondies, elle reconnaît la volupté et la sensualité du corps féminin. De même que Stieglitz photographiait son corps comme un paysage, Georgia célèbre les forces qui unissent le corps et la nature. 

Enfin, dans les deux décennies qui précèdent sa mort en 1986, presque centenaire, Georgia O’Keeffe continue à travailler et renouvelle encore ses centres d’intérêts. Après plusieurs voyages en avion, qui lui permettent d’observer la terre depuis le ciel ou au-dessus des nuages, elle entame une série redevable aux nouveaux courants de la peinture américaine tels que Color Field ou l’Art minimal. Elle puise ses formes abstraites dans la nature comme un Ellsworth Kelly à propos de qui elle déclara: « J’étais devant une toile de Kelly et, pendant un instant, j’ai vraiment cru que c’était moi qui l’avait peinte.» §

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe (n° 24 / décembre 2015 à février 2016)