CRITIQUE // par André Gabastou 

 

Mathias Enard, Boussole, Arles, Actes Sud, 2015,
400 pages, 21,80 euros.

Hakan Günday, Encore, Traduit du turc par Jean Descat. Paris, Galaade, 2015,
384 pages, 24 euros.

 

La rentrée littéraire 2015 a opté pour une localisation géographique, l’Orient, qui se décline dans l’ordre suivant : Titus n’aimait pas Bérénice de Nathalie Azoulai, Boussole de Mathias Enard et Encore de Hakan Günday. Opportunisme littéraire ou politique ? Ils ont tous les trois reçu des prix prestigieux, le prix Médicis, le prix Goncourt et le prix Médicis étranger. Trois Orient successifs dans l’ordre chronologique, complémentaires ou antithétiques : l’Orient absent de Racine, l’Orient du rêve éveillé des orientalistes et l’Orient cruel, glacé et boueux de ceux que l’on appelait les migrants, désormais les réfugiés.

Chez Racine, l’Orient n’est qu’adjectivé, « secret », « mystérieux », « désert » comme « l’affreux désert » de Port-Royal des Champs nommé ainsi par la marquise de Sévigné.

Mathias Enard faisait depuis longtemps des repérages au Moyen-Orient et c’est dans Boussole qu’il a décidé de les rassembler pour composer l’un des romans les plus denses de la saison. Le livre, saturé d’opium et d’érudition, mais pas forcément jusqu’à satiété comme l’a dit une certaine critique journalistique paresseuse, évoque diverses générations d’orientalistes dont la romantique est le pivot, prise entre la tentation scientifique, inaugurée par l’expédition à laquelle participait Vivant Denon en Égypte sous la houlette de Napoléon Bonaparte, et le goût de l’ailleurs qui sera repris par ses successeurs, Nerval et Flaubert. Au risque de la redondance tant la matière déborde, il nous place au cœur de la fabrique orientaliste telle qu’elle s’est élaborée au cours du XIXe siècle.

Le héros du roman de Mathias Enard, alter ego de l’auteur, Franz Ritter, musicologue viennois épris d’art oriental (Vienne, Porta Orientis, porte de l’Orient), raconte une nuit d’insomnie (de 23 h 10 à 6 h du matin) durant laquelle défilent les péripéties de sa double quête: percer les secrets de l’Orient et capturer l’objet de son amour, Sarah, initiatrice qui se dérobe après avoir entrouvert quelques portes.

Sarah résume son projet, qui met en abyme le roman, à la page 275 de la façon suivante : « Mettre au jour les rhizomes de cette construction de la modernité [l’orientalisme]. Montrer que les “Orientaux” n’en étaient pas exclus, mais que, bien au contraire, ils en étaient souvent les inspirateurs, les initiateurs, les participants actifs; montrer au bout du compte que les théories de Saïd [auteur d’un essai extrêmement documenté, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, 1978] étaient devenues malgré elles un des instruments de domination les plus subtils qui soient… ».

Ce roman de l’enchantement et de la déception refait le tour de la question avant de la poser autrement : Qui a créé l’Orient ? Les Occidentaux ? Les Orientaux ? Il ouvre la voie à un nouveau chapitre sans oublier au passage d’évoquer le champ de ruines laissé sur ces terres par la dynastie Assad : « Dans ses geôles, les tortures les plus atroces étaient quotidiennes, les supplices médiévaux systématiques, une routine sans autre but que l’effroi général, l’épandage de la peur sur tout le pays comme du fumier. »

C’est cet effroi général répandu dans tout le Moyen-Orient qui est au cœur du troisième roman traduit en français du jeune écrivain turc Hakan Günday qui nous avait déjà secoués avec D’un extrême l’autre et Ziyan (voir journal n° 16, mai 2014). L’auteur, qui se réclame de Céline, cherche apparemment une caution dans le fameux phrasé de l’auteur français pour aborder les thèmes les plus enfouis de la société turque dans un style qui débarrasse sa littérature d’un certain fatras formel car, contrairement aux idées reçues, elle existe comme il existe une vie littéraire nationale et une histoire de la littérature du pays, ponctuée de crispations et de rebellions. Il suffit de lire L’Homme désœuvré de Yusuf Atilgan pour s’en convaincre.

Le héros du livre, Gazâ, ressemble comme deux gouttes d’eau à l’enfant du classique espagnol, La Vie de Lazarillo de Tormes, fondateur du roman picaresque, au retentissement européen.

Après être entré dans le Septième cercle de Dante, l’enfant devient l’auxiliaire de son père Ahad, passeur de clandestins transitant entre la Turquie et la Grèce sur les bateaux de Harmin et Dordor. Malgré l’actualité brûlante du sujet, le roman reste circonscrit dans la sphère de Gazâ dont il raconte l’apprentissage de la souffrance, de la frustration, de la cruauté et de l’inhumanité. Le roman illustre parfaitement la célèbre phrase de Marx sur la détermination sociale : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience ».

Gazâ, enfant vif, rapide et intelligent, apprend vite les arcanes de son métier et cède à son tour à l’appât du gain facile en perdant au fur et à mesure que ses ruses se complexifient le peu d’humanité qui était encore en lui.

Après la mort de son père, il fait de brillantes études, mais, la rédemption étant devenue impossible, il perd l’usage de la raison, puis se demande s’il sera capable de simuler sa guérison et cède au relativisme culturel : « Pour me consoler, je me disais que si j’avais vécu à une autre époque, au XVIIe siècle, par exemple, dans une tribu de cannibales, j’aurais été forcé pour prouver ma santé mentale, de manger de la chair humaine. Ces gens-là, eux aussi, avaient leur culture et les subtiles lois du hasard auraient pu aussi bien me faire naître parmi eux. Une culture avait produit les Bouddhas de Bâmiyân. Une autre, celle des talibans, les avait fait exploser ».

À la question posée par la singularité orientale, Hakan Günday répond : « La différence entre l’Orient et l’Occident, c’est la Turquie ». Pour des raisons géopolitiques ou simplement de politique intérieure, l’Histoire replace de nouveau ce pays au cœur du Moyen-Orient où il tire les fils de l’alternance entre utopie et dystopie qui régit les relations entre l’Orient et l’Occident, entraînant la disparition peut-être définitive de la rêverie orientaliste et l’émergence forcenée de l’obscénité du réel. §

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 24 (décembre 2015 / janvier et février 2016)